TRISTES FIANÇAILLES
Le lendemain , dès qu'il eut déjeuné , Amy Lorand se rendit seul chez les Gottrau. Il s'était décidé de cette manière. Quand il entra, le père de Jenny se faisait la barbe , devant un miroir suspendu à la fenêtre ; la mère- pelait de vieilles pommes de terre dégermées. Une fille de seize ans, déjà tout endimanchée et deux garçons plus jeunes, se préparaient à aller au sermon, en attendant d'aller voir danser, ou de danser eux-mêmes dans l'après-midi. La maison n'avait pas Tair en désordre. Dès la veille, le carrelage de la cuisine avait été écuré , le râtelier et la table lavés. Les ustensiles étaient propres. On voyait cependant , sur le foyer, des fers à gaufres encore luisants de graisse. Evidemment on s'en était servi dans la soirée. Pour les jours de danse, la mère Gottrau ne manquait ja^
mais de friandises, qu'elle savait fort bien confectionner.
Voyant entrer Amy Lorand de si bonne heure^ elle fit une exclamation de surprise.
— Quel miracle, dit-elle, de vous voir ainsi chez nous de grand matin! A.sseyez-vous, monsieur Amy. Mon mari a tout de suite fini. Vous autres, dit-elle aux garçons , allez arroser les salades replantées ; et toi, Méry, va vite me chercher un fagot de sarments. Retrousse ta robe, pour ne pas ramasser la poussière.
Méry revint bientôt, portant le fagot d'une main ; de l'autre, elle relevait sa jupe, laissant voir des bas bien blancs et des bottines qui certainement n'avaient pas été faites par le cordonnier du village. On sait que la mère Gottrau avait de l'ambition pour ses filles. Cela lui réussissait ! Méry alla rejoindre ses frères au jardin.
— Monsieur Amy, dit la mère à voix basse, en s'approchant du visiteur silencieux, vous venez sans doute pour les soixante francs qu'on vous doit. C'est une honte de ne vous les avoir pas encore payés, mais ca ne tardera pas. Nous avons de l'argent à recevoir pour récorce que mon mari a faite au bois de M. Chanive ; dans un mois , au plus tard , nous vous reporterons les soixante francs, avec l'intérêt.
— On aurait bien pu , ajouta le mari qui venait de terminer sa toilette hebdomadaire , vous rendre cet argent à la fin de janvier , quand on a vendu le porc ; mais il a fallu s'en procurer deux autres pour cette année, et ils sont très chers. L'hiver a été long et