CHAPITRE xxin
mauvais ; nous n'avons plus de blé pour le moulin ; depuis que nous achetons le pain , cela nous fait une grosse dépense , car les enfants qui grandissent ont bon appétit. Je vous payerai Tintérôt, monsieur Amy, comme de juste.
— Voilà notre Méry, reprit la femme, qui communie à Pentecôte, par grande faveur de M. le ministre. Au reste, elle aura l'âge révolu. Je voudrais bien lui trouver une bonne place, tout de suite après, comme celle de Jenny, qui a si bien rencontré pour la première. Vous n'en connaîtriez pas une, par hasard, monsieur Amy?
— Non. Je ne suis pas venu pour vous demander l'argent que vous me devez, et même je n'y ai pas pensé depuis assez longtemps. J'ai à vous parler d'une chose beaucoup plus importante, qui nous concerne tous.
— Monté! qu'est-ce? je suis tout émotionnée d'avance.
— Tranquillisez-vous et écoutez-moi. Mais d'abord, depuis quand n'avez-vous pas de nouvelles de votre fille aînée ?
— Depuis Pâques, le 28 mars : lui serait-il arrivé quelque chose? (C'était toujours la femme qui répondait.)
— Oui, il lui est arrivé, comme à beaucoup d'autres jeunes filles , de céder aux tentations ; et maintenant elle en subit la conséquence.
— Ne me dites pas cela, monsieur Amy ; c'est une infâme calomnie. Jenny s'est toujours bien conduite ;
274 TROISIÈIIE PARTIE.
elle est incapable de s'être abandonnée. Je l'ai élevée dans de bons principes. Ce sont d'horribles mauvaises langues qui causent sur son compte, j'en suis sûre. Qu'est-ce qu'on a pu vous dire d'elle?
— Votre fille est enceinte de mon neveil René ; elle est au cinquième mois de sa grossesse. Voilà la vérité.
— Une belle conduite ! fit le père Gottrau. Puis, prenant sa pipe dans sa poche , il en secoua les cendres sur le foyer et se mit en devoir de la bourrer de tabac : — Oui , fit-il encore en branlant la tête : une belle conduite !
— Les choses en sont là, reprit Amy. Je le sais depuis hier au soir seulement. Il s'agit maintenant de prendre une décision aussi prompte que possible.
— Cette malheureuse I dit la mère , sortant de sa stupeur. Nous taire un pareil chagrin ! Et moi, qui lui avais recommandé tant de fois de se tenir sur ses gardes I René , aussi , s'est conduit d'une manière infâme, monsieur Amy. On lui confie Jenny pour danser avec elle , ils retournent au bal après avoir soupe, et puis, il peut faire une chose pareille I séduire une innocente enfant ! oh ! c'est une indignité, une infamie !
— Mon neveu est très coupable, et il le reconnaît; mais vous, comme mère, vous avez aussi de grands reproches à vous adresser. Comment donc! vous trouvez convenable que deux jeunes gens excités par le plaisir et peut-être par le vin, au moins l'un des deux, passent une grande partie de la nuit à danser ensemble, à se promener, loin de toute surveillance des parents ! Vous permettez à votre fille des rendez-vous"