CHAPITRE XXIII
sur la place publique du village, et vous trouvez étonnant qu'il en résulte une catastrophe! Il faudrait, au contraire, s'étonner qu'elle n'arrivât pas. Vous n'avez aujourd'hui que ce vous avez cherché. Mais les re-* proches ne changent rien à la situation. René est chez moi ; il m'a tout avoué et sent vivement ses torts.
— C'est un indigne monstre I cria presque la mère. Le mari fumait sa pipe, sans prononcer une parole.
De temps en temps, il levait une épaule, ou se bornait à prononcer un « ouaih ! » très expressif.
— Non, reprit Amy^ René n'est pas un monstre. C'est un garçon qui veut réparer sa faute, bien que la loi humaine ne l'y oblige pas. Je viens vous demander votre filia, pour qu'elle devienne sa femme légitime, et cela sans perdre un seul jour. La lui donnez-vous de bon cœur?
— Parbleu I il peut la prendre déjà demain , dit le père. Le plus vite est le mieux, quand les choses sont aussi avancées que ça.
— C'est donc bien sérieusement qu'il pense l'épouser*? dit la mère. Puisqu'il veut réparer sa faute, je lui accorde Jenny de bon cœur. Hélas I monsieur Amy, nous sommes tous des pécheurs, n'est-ce pas? A tout péché miséricorde 1 Jenny sera une bonne femme, soyez-en sûr. Ses maîtres en sont contents. Elle est habile de ses doigts et repasse le linge , môme les chemises d'homme, dans une grande perfection.
— Tant mieux si elle est active , car il faudra qu'ils travaillent tous les deux pour gagner leur pain et élever leur famille. Nous sommes donc d'accord. Main-
tenant, père Gottrau, vous allez partir tout de suite pour Genève et ramener Jenny avec vous aujourd'hui. Demain matin , nous irons écrire les annonces chez le pasteur , et dans six semaines le mariage aura lieu. Jenny restera chez vous jusqu'après se» couches et fera elle-même son trousseau , puisqu'elle est habile couturière. Â la fin de Tannée, son mari viendra s'établir à Croset, s'ils trouvent à se loger. Je vous prêterai deux cents francs pour acheter un peu de linge à Jenny. Vous lui donnerez des draps de lit. René fournira les meubles. Est-ce arrangé comme cela?
— Eh ! cher monsieur Amy, dit la femme en lui prenant les mains qu'elle fut sur le point de baiser , coniment pourrions-nous assez vous remercier? Sans vous, nous étions perdus. Le bon Dieu vous récompensera. Jean-Louis, va vite mettre une chemise propre et ta veste, puisqu'il te faut partir pour Genève. A quelle heure est le train, monsieur Amy ?
— A onze heures ; vous revenez par le train du soir.
— J'aimerais pourtant bien voir René, dit-elle encore.
— Il viendra quand Jenny sera ici. Je vais lui annoncer notre décision. Dieu veuille qu'elle soit pour le bien véritable de ces jeunes gens !
Dès qu'Amy Lorand fut sorti de la maison, la mère Gottrau prépara un cornet de bricelets pour les envoyer à sa fille, afin que Jenny eût au moins quelque chose à grignoter en chemin de fer. Au moment où