CHAPITRE xxin
Jean -Louis partait , elle mit le cornet dans une poche de sa veste , et lui recommanda de ne pas s'asseoir dessus, sans quoi les bricelets seraient mis en cannelle.
— Je pense, dit-elle, que tu lui feras un bon sermon, à cette fille , car elle a risqué de nous mettre dans un embarras mortel. Il nous serait alors arrivé la même chose qu'aux parents de Marthe : garder la mère et l'enfant , c'est quelque chose de beau ! Heureusement que M. Âmy a été là pour donner un bon conseil à René. Je me méfiais bien de quelque chose, en voyant que Jenny ne donnait pas de ses nouvelles depuis Pâques ; mais qui aurait pu s'attendre à ça? Enfin, après tout, puisqu'ils se marient, le mal n'est pas si grand. Ne penses-tu pas que M. Amy donnera également son bien à René après sa mort? Jenny sera alors dans une belle position, car il est riche. Tu vois qu'il nous a offert deux cents francs pour le trousseau ; chacun n'en ferait pas autant.
— Va me chercher mon paquet de tabac, sur la table de la chambre^ où je l'ai laissé.
Telle fut la réponse du mari, au touchant et beau discours de sa femme.
Lorsque René eut été mis au fait de ce qui venait d'être résolu, son oncle lui demanda ce qu'il comptait faire dans la matinée, pendant qu'il irait au culte à Gressonne.
— J'irai avec vous très volontiers, si vous pensez que je fasse bien de vous accompagner.
— Tu n'as, en effet, rien de mieux à faire, et je ne
vois pas pourquoi tu resterais à la maison. Dans peu de jours, chacun ici saura ce qui se passe.
Bientôt Souky arriva, tout étonnée de trouver deux hommes au lieu d'un, deux tasses à laver, deux lits à faire, et un dîner un peu plus consistant à préparer. Elle mit la maison en ordre et se rendit ensuite à la fontaine, pour y éplucher des épinards. Là elle trouva Manon, qui en faisait autant pour son maître et pour elle. Souky ne perdit pas un instant pour défiler son chapelet.
— Ne vous dérangez pas^ Manon ; restez seulement à votre place ; le bassin est assez grand pour nous deux. Nous ne sommes pas aussi larges que la tour de rhorloge. J'ai été bien surprise ce matin en voyant René Lorand chez son oncle ; saviez-vous qu'il était venu ?
— Oui.
— Dit-on ce qu'il vient faire à Croset? C'est vrai qu'on danse. Il sera venu pour essayer une tentative auprès de Rosette Pasche, car il est évident qu'il espère toujours de ce côté, quoique l'on ait prétendu que les Pasche ont loué leur terrain pour ne plus avoir René dans leur maison. Au fait, c'était assez naturel de leur part, quand on voit ce qui se passe dans le monde. Ce qui arrive à cette nigache de Marthe est une terrible leçon pour les autres. Je veux bien que ReDé eût été incapable d'une action pareille ; mais cependant, il ne faut pas s'exposer à la tentation du mal, et, à cause de cela, je trouve que les Pasche ont bien fait de louer leur terrain. Ne le croyez-vous pas aussi ?