CHAPITRE XXV
J'ai encore une œuvre difficile à faire avant de vous donner une réponse, reprit*elle. Il me faut de la sagesse et le secours de Dieu, pour la conduire à bonne fin. Vous êtes revenu ce soir, Charles, et vous avez bien fait. Je comptais sur vous, et j*étais parfaitement sûre de vous voir arriver. Mais, quoi qu'il puisse vous en coûter, et à moi aussi, dit- elle avec un doux sourire, je vous demande que rien ne soit changé dans nos rapports habituels, jusau'à ce que tout soit décidé entre nous. Ainsi, soit en public, soit en présence de ma mère ou de M. Lorand, ne me parlez pas autrement qu'à Rosette Pasche des autres fois. Venez à la maison , une fois ou deux par semaine , le dimanche surtout : c'est assez. J'ai mes raisons pour cela.
— Je les accepte sans les connaître.
— £h bien, retournez maintenant chez vous et laissez-moi ici.
— J'obéis, Rosette ; mais, sachez-le bien, je m'envais fou de bonheur.
Demeurée seule sur la galerie. Rosette s'assit sur un banc placé dans une encoignure , d'où l'on voyait encore très bien le lac et les monts illuminés. Là, elle pleura, tant son âme débordait de joie intime et de reconnaissance envers Dieu. Elle se sentait aimée, comme son cœur l'avait désiré. Un retour* sur le passé lui rappela les sentiments passionnés de René, au temps où elle avait pu croire qu'il se donnait à elle, et où précisément il cédait à de grossières tentations. Par désir d^étre aimable envers sa mère et M. Lorand, elle avait fait son possible pour se rapprocher de René.
Tout, de ce côté-là , avait échoué. René affligeait son oncle par un mariage inconsidéré , mais rentrait dans Tordre moral. Aujourd'hui, elle avait pour lui une sincère estime. En quelque sorte , il se réhabilitait à ses yeux; et si cela eût été possible, elle aurait volontiers accompagné Charles comme amie de noce au mariage des deux époux. Mais il n'y fallait pas songer.
Rosette pensait aussi à cette double demande absurde faite par leâ Julliard, sous le couvert de leur vache laitière. Puis au ton banal, au genre boutiquier de M°»« Alpaca. Le notaire était un brave garçon , de peu de moyens ; il visait à faire un bon mariage au point de vue de la fortune , le reste était loin pour lui d'être Tessentiel. — Qu'une jeune fille est donc à plaindre, se disait-elle, quand elle possède quelque argent et qu'elle se voit entourée de prétendants ! Comment ne pas penser que, sans la dot, nul ne songerait à elle! Etre épousée pour sa fortune, c'est aflfreux. Avec Charles Maubert, je n'ai pas à craindre cela , j'en suis sûre.
En une seule journée, bien du chemin avait donc été fait des deux parts. Un seul mot de Rosette avait allumé l'incendie. Au premier moment, elle crut pouvoir le prononcer sans risque d'amener un tel résultat. Mais il est des pensées qu'on ne peut exprimer sans tout compromettre ou sans tout gagner. Le soir venu. Rosette se sentait en possession d'un trésor qu'elle n'aurait pas donné pour tous les trésors du monde. Heureux qui pense comme elle et goûte le même bonheur!