CHAPITRE XXVI
L'HOKNSUR QU'ON REKD AUX ÉPOUX
Quelques semaines s'écoulèrent, pendant lesquelles Uosette et Charles ne se virent guère que les dimanches, ainsi qu*il avait été convenu. Malgré la réserve qu'ils surent garder dans leurs rapports , M""® Pasche comprit bientôt que le cœur de sa fille était engagé, et que la réponse à donner n'était plus qu'une simple question de forme. Elle aimait aussi Charles Maubert; et pourtant sa tristesse était parfois bien grande, en voyant les choses prendre un chemin si différent de celui qu'elle avait désiré depuis le retour d'Amy Lorand. C'est que, jeune encore à bien des égards, le cœur de la veuve était retourné avec complaisance vers un passé trop méconnu à l'époque de son mariage. Sans se l'avouer, elle avait, depuis quelque temps, caressé l'idée qu'Amy Lorand lui était resté fidèle ; et ainsi
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elle se retrouvait au point de départ oublié pendant vingt ans. Les derniers événements, surtout le mariage précipité de René, étaient de rudes obstacles à des aspirations qu'elle cherchait maintenant à étouffer. Âmy Lorand venait moins souvent chez elle; il parlait peu et avait l'air complètement^ résigné. Le reste de sa vie était si court, disait-il, quMl ne valait pas la peine de se tourmenter. Pour son neveu , l'essentiel était de persister dans la ligne du devoir , et d'y marcher fermement.
Un dimanche, René vint àCroset, pour fixer le jour du mariage, et la manière dont il aurait lieu. Selon l'usage , les garçons lui envoyèrent une députation, pour savoir s'il voulait accepter les honneursy c'està-dire qu'on vint tirer des coups de mortier; puis s'il donnerait de l'argent pour faire danser et se réjouir à son sujet.
— Vous donner de l'argent, répondit-il aux envoyés , ne m'est pas possible ; j*ai trop besoin pour m'établir du peu que je possède. Et quand j'en aurais , je ne vous en donnerais certainement pas pour faire danser. J'ai appris à mes dépens ce que valent nos danses. Je voudrais n'y avoir jamais mis le pied !
— Ta-ta-ta ! ne fais pas tant le renchéri , ni le fier, reprit l'un des deux ambassadeurs ; n'as-tu pas profité avec nous, dans le temps, de notre bourse commune et de nos amusements ? Aujourd'hui , si tu as changé d'idée à cet égard, nous sommes restés les mêmes. Tu vas nous donner cinquante francs. Léon Villioud nous nous en a remis cent.
— Je ne vous donnerai pas seulement cinquante centimes.
— Fais attention à ce que tu dis; tu pourrais t'en repentir.
— Est-ce que je vous dois quelque chose ?
— Non ; mais il copvient que tu fasses comme tous ceux qui se marient chez nous.
— Je vous dis que vous n'aurez rien de moi. Faites ce que vous voudrez. Vous me menacez , souvenezvous que , s'il y a le moindre bruit à l'occasion de mon mariage, l'autorité en sera instruite immédiatement.
— C'est ce qu'on verra. Mais tu t'y prends mal ^vec nous, René. I] vaudrait bien mieux faire capituler ton oncle, qui ne sait que faire de ses écus.
— Si mon oncle veut vous donner quelque chose , il est libre; je ne lui demanderai rien pour vous, et^ je le répète ^ je n'ai pas un centime à dépenser de cette manière. J'estime être en droit de me marier , sans avoir un impôt à payer aux garçons de ma commune, et sans que cela regarde personne. Je ne veux ni honneur ni déshonneur ; la seule chose que je demande, c'est de me laisser tranquille. Le premier d'entre vous qui se permettrait de faire du bruit, aurait à qui parler, je vous en avertis.
— Tu as presque l'air de nous menacer ! Réfléchis que tu es seul, et nous une vingtaine.
— Raison de plus pour n'avoir pas peur de vous. Mais c'est assez discuté. Je n'ai pas le temps de m^occuper davantage de ce sujet.