CHAPITRE
— Au revoir ! J'irai, un dimanche, regarder le cheval et en demander le prix.
Le train avait déjà passé. René rencontra son oncle, causant avec un voiturier. Quand Amy Lorand sut que son neveu avait un char et une place pour lui, il retourna à la gare. René vint l'y rejoindre avec son attelage, et de là ils furent bientôt sur le chemin de Croset.
Pour son âge, Amy Lorand était bien conservé. N'ayant jamais fait d'excès d'aucun genre, il se tenait encore très droit et avait peu de rides au visage. Ses cheveux, autrefois noirs, grisonnaient maintenant en boucles épaisses. Le front élevé, un peu fuyant, les yeux grands et bleus, protégés par des arcades sourcilières avancées, accusaient une intelligence ouverte, une pensée habituellement sérieuse et douce. Dans sa jeunesse, Amy Lorand avait dû être un beau garçon comme il était encore aujourd'hui un bel homme.
Après quelques mots échangés de part et d'autre sur la santé et le retour au pays, l'oncle adressa une question à René sur sa position actuelle.
— Tu ne m'as écrit qu'une seule fois pendant l'année, lui dit-il, en sorte que je ne suis point au courant de tes affaires. Comment te trouves-tu chez M™e Pasche?
— Très bien ; je ne pourrais pas être mieux.
— Crois-tu qu'on est content de toi ?
— J'espère qu'oui. Si M"»e Pasche n'était pas contente, elle ne serait pas raisonnable. Je travaille, sans me vanter, plus qu'aucun garçon de Croset.
36 PHËMIÉRE PARTIE.
— Est-ce qu'on te montre de la confiance ?
— Mais, je pense qu'oui. Les affaires de la maison ne chemineraient guère bien sans moi. Â la tête d'une campagne, il faut un homme, autrement ça va mal.
— M"« Rosette est-elle toujours gentille? Quand je la vis, il y a un an, elle me parut avoir un aimable caractère.
— Oui, c'est une fille trèa décidée, qui sait ce qu'elle veut et ne se gêne pas pour le dire.
— Dans sa position de fille unique et riche, elle doit avoir des prétendants; mais elle est bien jeune encore.
— Elle a dix-neuf ans ; bientôt vingt, je crois.
— Que devient Isaac Maubert?
— Le père de Charles?
— Oui, celui qui demeure devant chez moi.
— Ses jambes sont paralysées. Tout ce qu'il peut faire, c'est de se traîner dans un fauteuil à roulettes. C'est une triste existence, pour lui et pour son fils.
— Et les Gottrau?
— Ils font ce qu'ils peuvent pour élever leur famille; la misère les talonne encore assez souvent. Voilà ce que c'est que de se marier jeune, quand on n'a rien au-devant de soi. Si le père Gottrau avait fait comme vous, il serait aujourd'hui dans l'aisance.
— Élèvent-ils au moins bien leurs enfants? Ils ont une fille en âge d'être placée comme domestique.
— Oui, Jenny. Eh bien, au lieu d'aller à l'étranger, comme tant d'autres, elle est encore à la maison. L'aîné de tous, Etienne, est aussi chez eux dans ce \ moment ; mais il a une place pour Noël, I