CHAPITRE III
— Jenny est-elle une fille qu'on puisse recommander?
— Oui, sans doute; elle est inteUigente et très jolie.
— Cette dernière qualité n'est souvent pas une recommandation.
— Pourquoi? on ne peut pourtant pas se rendre laid pour plaire à ses maîtres, dit René en tordant sa moustache et relevant le bord de son chapeau.
— C'est vrai, mon cher; mais quand tu auras cinquante ans, comme moi, et vu beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, tu comprendras ce que j'ai voulu dire à: propos de la jolie figure de la fille en question.
Cette réponse un peu obscure de l'oncle rappela à René ce qu'il avait fait la veille, au pressoir. Mais le trouble amené dans son esprit par ce léger remords ne dura qu'un instant.
A la nuit, ils arrivèrent au village. L'oncle salua les dames Pasche et demanda la permission de faire conduire avec le char ses elTets jusque chez lui.
— Sans doute, répondit la veuve. Mais vous reviendrez souper avec nous. Votre maison est froide. Il faudrait que René allumât du feu chez vous tout de suite, pour enlever la crudité des murs. — René, prenez du bois sec et faites du feu à votre oncle, avant de ramener le char ici.
— Merci, merci, répondit Amy Lorand; je dois avoir du bois chez moi, et je me tirerai très bien d'affaire seul. 11 faut que mon neveu ramène votre cheval et le char tout de suite. J'accepte avec reconnaissance le souper. A quelle heure ?
— Dès que vous voudrez. A six heures, |i cela vous va.
— Très bien ; merci.
La maison de l'oncle Amy était une des plus petites du village. Au rez-de-chaussée, il y avait une cuisine, à rentrée ; au fond, une jolie chambre, dont la fenêtre ouvrait sur un jardin de quelques toises, au soleil levant. A rétage, encore deux chambres, et c'était tout. Ni grange ni étable, assez inutiles d'ailleurs, puisque le maître de céans ne possédait que très peu de terrain. Gomme il pensait à revenir chez lui depuis quelques années, il ne louait pas son appartement, qui avait eu pourtant plus d'un amateur. Peu avant son dernier séjour à Groset, il l'avait fait réparer, en sorte qu'il pouvait y entrer tout de suite. La caisse à bois était encore garnie de bûches et d'un fagot. Amy alluma du feu qui ne tarda pas à égayer la cuisine, puis il fit le touî- des chambres et revint s'asseoir au foyer. Une pensée sérieuse le préoccupait. Il était bien aise de se trouver seul avec lui-même en arrivant chez lui. La solitude qui l'attendait plus tard aussi ne l'effrayait pas ; mais il se sentait toucher au dernier quart de la vie, à ce moment où les forces du corps vont en déclinant, où chaque jour écoulé nous rapproche du terme final. Alors, plus que jamais, c'est le cas de se recueillir et d'écouter ce que le Seigneur veut nous dire. — Amy Lorand se souvenait de sa jeunesse. A vingtcinq ans, il s'était épris d'une jeune fille qui l'aurait volontiers payé de retour ; mais, comme il était pauvre, jon lui fit savoir qu'il ne serait pas accepté par la fa-