CHAPITRE XXVII
bon chemin, si nous en sortions, nous autres jeunes?
— Vous ne le quitterez pas, s'il plaît à Dieu, ce bon chemin, ni Charles, ni vous, Rosette. Votre influence sur Jenny et son mari sera meilleure, plus efficace que la mienne. Quant à votre mère, elle est heureuse avec vous, et n'aura besoin de personne, dès que Charles habitera sous le même toit.
— Vous vous trompez beaucoup, si vous croyez cela, monsieur Lorand. Depuis que mon mariage est presque décidé entre nous , je vois très bien que ma mère se sent isolée ; il lui semble parfois que je Taime moins, parce que j'aime Charles; et pourtant cela n'est pas. Mais c'est un sentiment naturel. Ma mère est jeune encore; la vie, s'il plait à Dieu, sera longue pour elle. Vous êtes notre seul ami à Croset. Si vous nous quittez, nous n'aurons plus personne.
— C'est bien aimable à vous de me dire cela, Rosette ; mais vous vous faites des illusions à mon égard. Quand vous serez mariée, vous aurez de nombreux devoirs à remplir, et vous jouirez d'un bonl^ur qui vous suffira. Votre mère aussi pardonnera bientôt à Charles de lui avoir pris sa fille ; elle s'attachera à lui chaque jour davantage, et elle finira par Tàimer comme son propre fils.
Rosette ne répondit pas à cette dernière affirmation d'Âiny Lorand. Elle le regardait, silencieuse ; et, sans qu'elle s'en aperçut d'abord, deux larmes descendirent le long de ses joues. Amy Lorand s'en émut.
— Vous ai-je fait de la peine? dit-il. C'est bien, en tout cas, sans le vouloir.
328 TROISièME PARTIE.
— Non, dit-elle en passant son mouchoir sur son \isage: je crains plutôt de vous blesser en vous disant toute ma pepsée. S'il en est ainsi, pardonnezle*moi. Mais je suis décidée à aller jusqu'au bout. — Monsieur Lorand, vous avez aimé ma mère avant son
mariage?
— Oui, cela m'était permis : je ne m'en cache point. C'est pour elle que je quittai le pays ; pour elle que j'aurais voulu y revenir, si elle avait pu m'attendre. Elle était libre d'épouser M. Pasche lorsqu'il se présenta, puisque son cœur n'était pas engagé aussi fortement que le mien, si même il l'était quelque peu. Dès lors, elle a eu sa vie à remplir, comme j'ai eu la mienne. D'après ce qu'on m'a dit, elle a été heureuse. Moi, j'ai trouvé Dieu sur mon chemin, ou plutôt Dieu m'a trouvé. Il m'a consolé, relevé, fortifié. J'ai cherché la paix de monâme dans l'assurance de son amour. J'aime toujours votre mère, comme la seule personne à laquelle j'eusse voulu unir mon sort ; mais aujourd'hui^ue luioffrirais-je? Un reste de vie, la vieillesse qui va venir, qui est déjà venue ; un neveu et une nièce qui m'ont causé des chagrins et ne lui donneraient peut-être aucune satisfaction. Je me sens d'ailleurs, par caractère, très différent de cet Âmy Lorand qu'elle a connu autrefois. Non, votre mère est heureuse dans sa position actuelle. A mesure qu'elle ir» en avant, Dieu augmentera son bonheur. Pour moi, je vois qu'il me faut continuer à vivre seul, là où Dieu voudra me conduire. — Je vous remercie de m'avoir parlé très franchement; loin de m'avoir blessé, je ne vous en