CHAPITRE XXVIII
— Voilà une chaise, dit-elle ; nous lirons cela ensemble ; mais, au fait, ce n'est pas nécessaire. Causons un p^ pendant que nous sommes seuls.
Assis à côté de Rosette, Charles lui prit la main.
— Avez - vous bien pensé à moi aujourd'hui , Charles?
— Oui, même pendant mon sommeil de midi.
— Vous voyez que la Manon a bien fait de vous laisser dormir. Moi aussi, j'ai pensé à vous (cela m'arrive quelquefois). Voulez-vous, dès à présent, me dire tu 9
— Rosette, dit Charles en se levant et mettant sur son cœur la main qu'il tenait dans la sienne, que le Seigneur te bénisse pour cette parole !
— AssiedS'toi donc là près de moi, et causons.
— Laisse-moi te regarder. Lis-tu dans mes yeux ce qui se passe au fond de mon cœur ?
— Oui ; j'en suis aussi tout heureuse.
Ils causèrent longtemps. Rosette parla de M. Lorand, de ce qu'elle désirait pour sa mère ; elle parla aussi de René et de Jenny. Charles approuva tout , souscrivit à tout. Qu'avait-il de mieux à faire? M^^ Pasche arriva. Il lui demanda la permission de l'em brasser et lui promit d'être pour elle un véritable fils. La mère pleura, heureuse du bonheur de ses enfants. Il fut convenu qu'on irait le jour même signer les bans de mariage chez le pasteur. Les papiers déposés sur la table étaient les actes de naissance néceseaires pour cette formalité.
Au lieu donc de se rendre au champ des Rebattes, Charles revint chez lui, pour se préparer à conduire sa fiancée et sa belle-mère à Cressonne. L€ voyant se faire la barbe et s'habiller convenablement, la Manon prit peur tout de bon.
— Ah I faisait-elle en allant par sa cuisine : ah ! mais elle ne disait rien de plus.
Charles Ty rejoignit quand il fut prêt à partir.
— Vous sortez ? lui dit-elle.
— Oui, Manon ; faites du café pour vous seulement à quatre heures ; je goûterai chez les dames Pasche.
— Ah! continua-t-elle, tourmentée à fond et n*y pouvant plus tenir : ce malheureux JuUiard !
— Eh bieni qu*a-t-il fait, Jean- Jules*? qu'avezvousvu?
— Rien.
— Manon, vous avez Tair vraiment d'une âme en peine.
— Il y a de quoi : JuUiard causait avec -Rosette ce matin, et ils se sont serré la main. Ah !
— C'est donc là ce qui vous trouble, ma brave Manon. Rassurez-vous. Jean-Jules communiquait à Rosette son prochain mariage avec une veuve , des Ormonts, qui possède neuf vaches et cinq génisses. Rosette a été sur le point de lui faire part aussi du sien.
— Rosette se marie ! alors nous sommes perdus.
— Pourquoi perdus, Manon? Voyons, félicitez-moi donc, puisque c'est avec moi qu'elle se marie.