‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 166 sur 177 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Pour le coup la nouvelle était trop forte. Il fut impossible à Manon de prononcer un seul mot. Elle saisit la main de son jeune maître et laissa tomber sur elle plusieurs larmes qui venaient du cœur. Au bout d'un moment, quand elle fut un peu remise de son émotion, elle dit des lèvres , sans pouvoir articuler nettement :

— Est-ce bien vrai?

— Tout ce qu'il y a de plusPvrai. Nous allons signer les annonces.

— Embrassez Rosette pour moi, deux fois sur les deux joues, dit-elle encore aussi bas que possible. Puis, retrouvant tout à coup la voix, elle s'écria :

— Ah I Souky Meroud ! Ah I Un vrai chant de victoire !

Tout le reste du jour, soit dans la maison, soit à la fontaine ou au jardin, ses petits yeux demi -fermés brillèrent d'une douce joie. Elle voyait bien , depuis longtemps, que son maître pensait à Rosette ; mais elle craignait toujours que ce ne fût en vain. Or maintenant que c'était sûr qu^il l'épousait, elle en était ravie. On aurait pu croire qu'elle laissait comme une trace de contentement lumineux partout où elle passait. Dans ce que la Manon éprouvait, il y avait un vif sentiment de reconnaissance envers Dieu. Au fond, c'était une âme pieuse, sensible et discrète comme il y en a peu.

Le lecteur pense peut-être que nous allons assister aux noces de nos jeunes époux : non, nous avons autre chose à lui montrer. Une noce au village, on sait de

reste en quoi elle consiste. Nous n'y verrions rien de nouveau, si ce n'est peut-être Âmy Lorand comme ami de Charles, et M^ Pasche accompagnant sa fille, en robe de soie splendide. Il est évident que la belle figure et l'air si bien conservé de la mère feront sensation. Comme elle donnera le bras à Amy Lorand, on peut supposer que Souky Meroud trouvera là matière à un chapitre interminable, et la mère Gottrau un redoutable sujet d'appréhensioh : car si malheureusement une telle chose arrivait, son gendre René et sa fille Jenny se trouveraient joliment par derrière ! Un événement aussi affreux doit être impossible ; ce serait presque la fin du monde, et l'on sait fort bien qu'elle ne doit pas être là de sitôt.

Nous sommes en septembre, le mois du doux soleil et des fraîches rosées. Le laboureur se lève de grand matin. Dans le village, c'est un va et vient continuel de chars vides ou pesants. Aux champs , la charrue trace partout les sillons sur lesquels on répand le blé d'automne. Le chasseur se poste au passage du lièvre dans les bois, ou foule les hautes herbes des marécages. Le pécheur, sa ligne à la main , se glisse le long des courants d'eau viye. Peu à peu, les touristes descendent des Alpes, ravis des splendeurs qu'ils ont contemplées. Quiconque a pu faire un petit voyage, s'accorder un séjour en pleine campagne ou montagne, s'en est donné la satisfaction. Seul entre tous, le cultivateur ne voyage pas, et, qu'il soit riche ou non, pour le faire sortir de chez lui, quitter sa famille, il faut une maladie grave, l'ordonnance du médecin , ou quelque

Page 1