CHAPITRE III
mille de sa bien-aimée, tant qu'il n'aurait pas une bonne position à lui offrir. Il quitta donc le pays pour tâcher de gagner quelque argent comme domestique de maison, en attendant de pouvoir entreprendre quelque chose de plus lucratif. A Croset, nul ne connut la véritable cause du départ d'Amy Lorand ; on l'attribua simplement au désir de se faire un meilleur sort. Les parents de la jeune personne habitaient un autre village. Profitant de l'absence d'Amy, ils engagèrent leur fille à se marier, lui prouvant que, de longtemps encore, et même en supposant que tout allât bien pour Amy Lorand, il ne pourrait s'établir convenablement. Comme elle ne s'était point engagée à l'attendre, elle accepta celui qu'on lui proposait pour mari. Amy Lorand fut au désespoir lorsqu'il l'apprit; mais, fidèle à une affection désormais sans but, il resta garçon et ne revint dans son village que vingt-quatre ans après le fatal événement, soit lorsque son neveu se présenta comme domestique chez Marie Pasche. Durant son long séjour à l'étranger, il resta toujours dans la môme famille, dont il avait fini par devenir membre jusqu'à un certain point, par adoption de cœur. Son chagrin si amer le conduisit à la source de l'amour immortel, à Jésus, le parfait ami des âmes troublées par le péché et atteintes par les déceptions. Aux pieds du Sauveur il trouva la consolation, la paix, la sérénité. Ses maîtres étaient de vrais chrétiens, très peu prêcheurs en paroles, mais soigneux de donner le bon exemple dans leur maison et autour d'eux. On peut dire qu'ils montraient leur foi par leurs œuvres. Bien qu'ils té-
moignassent à Amy Lorand une affection très réelle, jamais le serviteur dévoué ne se permit avec eux la moindre familiarité. Doué naturellement de tact, il savait demeurer à sa place, glorifiant son maître céleste par une conduite humble et pure envers ses supérieurs ici-bas. Il voyagea en divers pays avec la famille, visita même les Etats-Unis d'Amérique avec M. de Pontal le père, et eut ainsi bien des occasions de s'instruire, de cultiver son intelligence. Placés presque en entier chaque année, ses gages lui produisirent peu à peu une somme assez ronde, les intérêts se cumulant avec le capital. Deux fois, il eut une prime dans les tirages d'obligations dont il possédait quelques-unes. Enfin, rentrant aujourd'hui chez lui après un séjour de vingt-cinq ans à l'étranger, il avait en portefeuille pour trente- cinq mille francs de valeurs solides, dont le revenu, ainsi qu'il l'écrivit à son neveu, était plus que suffisant pour ses besoins.
Il était donc là, seul à se chauffer devant le foyer, et retournant en pensée au temps où il avait cru entrevoir un tout autre avenir. « Dieu m'a conduit où je ne pensais point aller, se disait-il ; que son nom soit béni ! Lui seul est fidèle ; lui seul mérite, d'être aimé de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée. Celui qui te possède, ô Jésus ! possède toutes choses : il est vraiment heureux. »
Comme il priait ainsi en esprit, René entra.
— Le souper est prêt; je viens vous chercher, dit-il.
— Est-ce M™® Pasche qui t'envoie ?