‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 171 sur 177 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

et qui parlent avec autorité du haut de la chaire ou par leurs écrits, mais bien les humbles et les petits qui le prient partout dans le secret du cœur, et fout sa volonté. Ils passent ignorés à côté du bruit religieux du monde; leur œuvre d'amour^ connue de Dieu seul, subsiste et grandit à ses yeux.

À Croset, le mariage de Charles et de Rosette a bien étonné. — Quoi ! disaient les Coinche, les JuUiard, les Fromentaux et bien d'autres : cette fille unique, la plus riche du village, épouse un garçon qui laboure avec deux vaches ! Il 'faut qu'elle ait perdu la tête. Elle pouvait commander ailleurs, devenir une dame à la ville, et la voilà femme d'un petit terraillon. Elle n'a guère compris son intérêt, car enfin sa mère va continuer à jouir de la moitié des rentes, et Charles Maubert n'apporte presque rien à la maison. — Pour les gens qui tiennent de tels discours, le bonheur se compose d'éléments matériels périssables; ils ne comprennent rien à ce qui est infiniment supérieur : une piété sincère et tous les dons de l'esprit et du cœur.

Il serait inutile de pousser plus loin les réflexions de cette nature ; voyons plutôt ce qu'on fait chez nos amis de Croset.

C'est le soir ; la lune brille à l'horizon. Un peu partout, les pressoirs sont occupés. Cette année» ci la vendange a commencé la même semaine à Bex, à Aigle, à Lavaux et à La Côte. Cela se voit rarement. Les chars de moût circulent dans toutes les directions, sur toutes les routes du pays. Comme Charles n'a pas

encore un cheval et pas de bœuCs non plus, c'est un charretier du village qui fait ses transports de vin. Devant la maison, une fuste est placée sar un char, comme l'an dernier à pareille époque. Les cuves ont été vidées; leur contenu porté dans la caisse en bois sur laquelle descend l'écrou delà vis de fer. La liqueur tombe avec bruit dans le vase placé en avant du bassin de granit. Pendant qu'elle sort des grappes écrasées, deux hommes assis sur une poutre qui leur sert de banc, causent d'une manière amicale et intéressante.

— Cet endroit me rappelle bien des choses, disait René. C'est ici que je commençai ma relation avec Jenny, tiens, Charles, là même, devant le pressoir. Comme elle goûtait le vin nouveau , je m'approchai et l'embrassai sur la joue. J'étais loin de penser où cela nous conduirait. Il a fallu dès lors avaler bien des couleuvres , sans savoir ce qui viendra encore pour nous ici-bas. Mais maintenant, grâce à Dieu, grâce à votre amitié et au support de mon oncle, nous avons une position que nous n'aurions jamais osé espérer.

— Vous serez heureux de plus en plus, répondit Charles, même dans les épreuves par lesquelles il vous faudra passer. Tu ne changerais certainement pas ta vie d'aujourd'hui et tes pensées actuelles contre ce que tu étai3 il y a un an ^

— Ah I pour ça non, bien sûr. Et cependant, je sens très bien que je n'ai pas cette sérénité dont mon

^oi et ta femme, êtes en possession. Je me sens

Page 1