QUELQUES TRAITS AU PASSAGE
Le lendemain matin , au retour de son déjeuner,
Amy Lorand commença tout de bon à s'installer chez
lui. Il avait bien les ustensiles de cuisine nécessaires,
mais point de provisions. Le plus pressant était de
s'en procurer. A la fromagerie, il pouvait acheter du
lait chaque jour, et du beurre frais quand il en aurait
besoin. Un boucher apportait la viande une fois par
semaine. A Groset , il y avait un boulanger et deux
petits magasins d'épicerie. Pour un homme seul, il
faut peu de chose, surtout s'il est son propre cuisinier
et qu'il ait des habitudes de sobriété.
Les Maubert demeuraient en face de chez lui. C'étaient de braves gens, ayant eu bien des épreuves. La mère de Charles était morte depuis quelques années, laissant son mari avec leur seul enfant. Le père était
fontenier. A force de travailler dans l'humidité par tous les temps , ses jambes s'étaient paralysées. Son fils ne voulut pas continuer le même métier ; il préféra s'occuper uniquement de leur petit bien de terre, tout en soignant son père avec une tendresse pleine de respect. Ce qu'ils possédaient en terrain était suffisant pour nourrir une vache et récolter du blé pour leur usage. Charles cultivait les champs à la bêche ; ils se passaient ainsi de charrue , qu^il aurait fallu payer assez cher. Les récoltes n'en étaient que plus belles, mais les travaux à la main lui prenaient beaucoup de temps. Pendant que Charles travaillait de cette manière, le père gardait la maison, assis dans un fauteuil à roulettes, qu'il faisait mouvoir dans la cuisine. De cette manière, il pouvait encore surveiller le dîner, entretenir le feu au moyen d'un long bâton ferré qui lui servait à pousser le bois, à remuer la braise et à lever le couvercle de la marmite. Il espérait bien que Charles ne tarderait pas trop à se marier ; mais le jeune homme n'y pensait guère. L'idée d'amener à la maison une compagne qui serait chargée de soigner son père lui répugnait. Il aurait voulu qu'elle eût une vie plus facile, moins assujettissante, quelque doux à remplir que fût le devoir en question. Puis, à qui s'adresser ? Epouser une fille pauvre, avoir une famille à élever, c'eût été pour lui une charge nouvelle , une imprudence dans sa position. Et une fille ayant quelque fortune consentirait-elle à prendre place dans un milieu aussi triste, aussi chétif? — Non, se disait