CHAPITRE IV
Charles; après tout, le mieux est de rester comme nous sommes. Je ïie veux d'ailleurs pas m'exposer à un refus.
Comme Amy Lorand époussetait ses meubles , ce matin-là , Charles Maubert entra chez lui. Il portait à la main un panier assez lourd.
— Bonjour, monsieur, dit-il ; je viens vous souhaiter la bienvenue de la part de mon père, qui ne peut marcher, et vous offrir un peu de nos provisions de fruits et de légumes, puisque vous n'en avez pas dans votre jardin.
— Merci de vos attentions, mon jeune voisin. C'est bien aimable de votre part et de celle de votre père. Saluez-le pour moi, en attendant que j'aille lui serrer la main. Il est donc infirme tout de bon ?
— Hélas, oui. C'est une dure position pour lui, mais il prend son mal en patience et se plaint rarement. René m'a dit que vous resterez avec nous dès à présent ; cela nous fait bien plaisir.
— Nous serons bons voisins, et j'irai volontiers causer avec votre père, de temps en temps. Nous avons été à l'école ensemble il y a quarante ans, mais il était plus âgé que moi.
— Merci, monsieur, vos visites lui seront bien agréables.
En disant cela, Charles découvrit son panier, dans lequel il y avait, d'un côté , des pommes de terre ; de l'autre côté, de belles pommes d'Adam, et sur celles-ci une douzaine d'œufs frais.
— Mais vous m'apportez des provisions pour quinze jours ! C'est beaucoup trop, je vous assure. Si vous me laissiez payer les pommes et les œufs ?
— Non , s'il vous plaît ; vous feriez chagrin à mon père.
— J'accepte donc le tout avec reconnaissance. Voyons : où vais-je mettre ces beaux fruits ?
— Gardez seulement le panier ; vous nous le rendrez plus tard.
— Eh bien , c'est cela. J'irai le reporter ce soir. Vous êtes lié d'amitié avec mon neveu, n'est-ce pas?
— Ma foi, monsieur, pour dire la vérité, je n'ai pas beaucoup d'amis au village. Avec René , je suis en bons rapports de jeunes gens quand nous nous rencontrons. Mais nous nous voyons rarement ; il est très occupé et moi aussi. ^ ,
— Je croyais , au contraire, que vous vous voyiez souvent.
— Non , monsieur. Depuis que mon père est privé de l'usage de ses jambes , je me suis retiré de la société de la jeunesse. Je ne danse plus. Gela fait qiie je vis un peu à part de mes anciens camarades.
— Est-ce par motif de conscience que vous ne dansez plus ?
— Non , pas précisément. Mais dans la position de mon père, que penserait-on de moi si j'allais danser? On dirait bien que je n'ai point de cœur.
— Vous avez parfaitement raison.
— Bonjour, monsieur. Si vous voulez faire une salade, allez seulement dans notre jardin. Il y a des chicots pommés qui sont très tendres.