CHAPITRE IV
il se passa de vin , dont il buvait peu. Sur ce léger repas il fuma un cigare , vieille habitude journalière contractée avec M. de Ponlal dans leurs voyages, et qui d'ailleurs convenait à son estomac. Le soleil étant agréable en ce moment , Âmy prit une chaise et vint s'asseoir devant chez lui, son cigare à la bouche et un journal à la main. Vie singulière que la sienne, depuis qu'il était son maître. Mais il saurait se créer des occupations. Il était donc là, parcourant sa feuille hnprimée, lorsque la femme de Joaquint Meroud se trouva devant lui. Elle se nommait Souky. Une petite vieille de soixante ans , aussi agile , aussi éveillée que son mari était lent et endormi dans tout ce qu'il faisait et disait. Souky Meroud avait le visage rond , de petits yeux ronds bien ouverts, quelque chose de propre, de soigné dans toute sa personne ; un air à vivre cent ans, et la langue inusable.
— Bonjour, monsieur Âmy, dit-elle. Vous voilà donc de retour au pays. Mon mari m'a dit que je devais venir chez vous aujourd'hui.
Âmy Lorand se leva et lui offrit sa chaise.
— Non, non : restez à votre place , merci.
— Entrons plutôt chez moi ; nous serons mieux. Je voulais vous demander, reprit-il, lorsqu'ils furent dans la maison , si vous pourriez soigner mon ménage et préparer ma soupe dans la matinée ; puis , de temps en temps, mettre un morceau de viande sur le feu.
— Parfaitement; rien de plus facile. Pendant que je m'occuperai de votre dîner, Joaquint surveillera le nôtre.
— Il faudrait aussi revenir un moment dans l'aprèsmidi.
— Je reviendrai. En hiver , les femmes ne travaillent pas aux champs ou à la vigne. Je ferai aussi votre déjeuner et votre souper.
— Non, ce n'est pas nécessaire ; je me chargerai de ce soin. — Combien devrai-je vous payer pour le temps employé chez moi ?
— Ce que vous jugerez raisonnable, monsieur Amy. Mon mari ne gagne presque plus rien; il faut donc, moi qui suis plus forte, que je travaille pour deux.
— Nous nous mettrons d'accord au bout d'une semaine. Venez commencer demain.
— C'est entendu. Et si je donnais un coup de balai tout de suite, puisque je suis là? Vous avez de l'eau sur le feu ; je vais laver vos deux assiettes. Voici un linge ; j'ai tout ce qu'il me faut.
Amy la laissa faire ; il s'assit au foyer pour la voir à l'œuvre, tout en continuant de fumer.
— Et comment retrouvez-vous notre village? lui demanda- t-elle, pendant qu'elle essuyait la vaisselle et faisait siffler le verre sous la pression rapide du linge. Quand vous êtes parti, monsieur Amy, je n'avais guère que trente-cinq ans. Depuis ce temps-là, j'ai vu bien des choses. Je me suis mariée avec Joaquint , un brave et digne homme, mais une lanterne qui n'a jamais tout expliqué s'il veut raconter quelque chose. Trois de nos enfants sont morts ; la fille qui nous reste a épousé le cordonnier Savouin de Cressonne , et ils ont déjà deux filles , aussi noires que des corbeaux. A Croset,