CHAPITRE V
temple dans la commune ; c'était à Cressonne , une demi-lieue plus à l'ouest , que le culte public avait lieu. Aucun dissident de l'ancienne séparaiion ne se trouva jamais à Croset ; aucun darhyste non plus ; et quand vint la crise ecclésiastique de 1845, puis la formation d'une église libre , les gens de Croset s'en émurent fort peu. Comme du passé, ils continuèrent à bien vivre, à bien travailler , à aller au sermon de temps en temps. Ils restèrent absolument les mêmes, ne s'inquiétant d'une autre vie que pour mettre en règle les affaires de ce monde avant de mourir. Seules peut-être parmi les femmes dans cette petite communauté routinière , M"»® Pasche et Rosette avaient une connaissance un peu vivante de l'Evangile, mais c'était encore à l'état d'informes rudiments. Ainsi que les Maubert , elles lisaient la Bible et s'étaient abonnées à un journal religieux. Sauf pour visiter les malades et assister aux enterrements , le pasteur officiel venait rarement à Croset.
Le samedi au soir, Amy Lorand vint chez M"»* Pasche. Les trois habitants de la maison étaient à la cuisine, René ouvrant des châtaignes et les deux femmes occupées de travaux à l'aiguille. Rosette offrit une chaise au visiteur, près du foyer.
— Je viens, dit Amy, vous demander à quelle heure est le culte demain matin : je tiens à m'y rendre, puisque c'est le premier dimanche que je passe au pays.
— C'est à dix heures, répondit M"® Pasche.
— Les gens peuvent ainsi être de retour pour le dîner, reprit Amy. A-t-on conservé ici , je ne dirai
pas le besoin, mais au moins l'habitude d'aller à l'église ? Je me souviens qu'avant mon départ de Croset, il y a vingt-six ans , le chemin de Gressonne était rempli de gens de tout âge , qui se rendaient au culte public chaque dimanche.
— Oh bien I dit René en marchant sur un gros chaton épineux pour en dégager les deux châtaignes emprisonnées , c'est tout au plus si vous verrez demain une dixaine de personnes de Groset à l'église. On n'est plus tant zélé maintenant.
— Pourquoi cela? demanda l'oncle.
— Parce que c'était bon autrefois; aujourd'hui, les idées sont différentes. Ceux qui vont beaucoup à l'église , excepté M"»* Pasche et Rosette , ne valent pas mieux , peut-être moins, que ceux qui n'y vont presque jamais. A présent, chacun pense avant tout à ses affaires : c'est l'essentiel.
— Oui, bien pour ce monde, René ; mais s'il y a une vie après celle-ci, une vie sans fin, dont la préparation doit se faire ici-bas, vie heureuse ou malheureuse ?
— Comme vous dites, mon oncle ; si. Eh bien, s'il y en a une, on verra ce que c'est.
— René, je suis affligé de l'entendre parler de cette manière. Ne comprends-tu pas que j'ai dit si , pour entrer dans ton raisonnement? Ne crois-tu pas que l'âme demeure vivante après la mort du corps ? Ne crois-tu pas à la résurrection, au jugement de Dieu, à la vie éternelle ? On t'a certainement enseigné cela quand tu allais au catéchisme.
— Oui, on nous en a parlé , et de beaucoup d'au-