CHAPITRE PREMIER
les treilles et les poires dans le milieu du jour ; on entendait aussi le bourdonnement plus grave des frelons, qui venaient promener leurs ailes brunes, leur corselet d'un jaune éclatant rayé de noir, sur les grappes entamées, et finir par se noyer misérablement dans quelque bouteille contenant de Teau sucrée.
C'était un lundi au soir, vers les cinq heures. Descendues de la montagne depuis peu de jours, les vaches rentraient au village en petits groupes conduits par des enfants ou des vieillards. Elles buvaient, en passant, aux fontaines, plongeant leurs clochettes dans l'eau, ou risquant de les fêler sur la pierre taillée du bassin. Lorsque celui-ci était envahi par le bétail, il n'était pas possible aux gens de s'en approcher ; ils devaient attendre que les animaux l'eussent quitté, et encore les vaches ne se pressaient point de quitter leur place, comme si la fontaine eût été faite pour elles uniquement.
— Voyons, Lili! fais partir tes bêtes, disait une femme qui, un arrosoir à la main^ se tenait devant sa maison ; tu vois bien qu'elles ont fini de boire.
Lili ne répondit pas, mais, frappant d^une gaule li droite et à gauche sur son troupeau, il le fit partir au* bruit des clochettes, lui-même se mettant au pas de celle qui rendait le plus de son. La veuve Pasche pl^a son arrosoir sous le goulot de la fontaine, puis vint au chemin et regarda du côté où il arrivait au village. Sa maison était la première à rentrée de Croset, dans ce quartier-là.
« Ah! les voici pourtant, se dit-elle en apercevant
un char de vendange au contour^ un peu plus bas. Je pense qu'ils sont bien fatigués, Rosette surtout, qui n'aime pas à être baissée du matin au soir, jt
La propriétaire porta l'eau dans la maison, arrangea vite son feu et revint au chemin qui longeait la cour de l'habitation.
En ce moment, les vendangeurs arrivaient, les uns précédant l'attelage, les autres le suivant.
— Eh bien, vous voilà enfin, dit madame Pasche. Bonsoir à tous. Vous avez donc trouvé bien beau?
— Ah I pour ça, oui, répondit un vieux de la bande : tout également, Marie, il vaut la peine d'avoir une vigne comme la vôtre du Corbaton. C'est un puits de vin : quatre hossettes ' à 160 toises * , ça ne se voit pas souvent.
— Sans doute. Entrez , dès que vous vous serez lavé les mains. Le café est prêt. En voyant que vous tardiez à venir, je craignais qu'il n'y eût eu un accident en route.
— Et que pouvait-il arriver? dit le valet, qui décrochait les traits d'un vigoureux cheval pommelé ; on sait conduire un char, je pense.
— Ah! reprit le vieux sur un ton lent toujours le môme, on ne peut donner trop d'attention à son attelage, quand on mène du vin. Par exemple, si l'écrou d'une roue tombait? elle serait bientôt par terre et la vendange idem. Avec une bossette de dix-huit brantées toutes rases, il n'y ferait pas beau !
* Futaille contenant environ 600 pots, soit 900 litres.
* La toise, ou la perche, est de 100 pieds carrés.