CHAPITRE PREMIER
— Vous êtes toujours la même scie, Joaquint, reprit le valet. Les malheurs que vous prédisez n'arrivent jamais. Tenez un peu le cheval pendant que je lui ôterai le collier, cela vaudra mieux. Je ne veux pas qu'il boive ; il a trop chaud. — Cela suffit ; allez maintenant.
Les autres vendangeurs, hommes et femmes, étaient déjà entrés dans la maison, sauf une jeune personne de dix-huit à vingt ans, qui demeura seule vers la fontaine. Non contente d'enlever le jus de raisin dont ses doigts étaient imprégnés, elle avait retroussé les manches de son paletot jusqu'au coude et laissait tomber l'eau fraîche sur ses bras ; elle passa ensuite la main gauche bien mouillée sur sa bouche et sur ses joues, qui n'avaient pas besoin d'une réaction d'eau froide pour devenir roses, car elles l'étaient habituellement. Sa mère l'appela d'une fenêtre ouverte.
— Rosette ! viens donc m'aider à servir le café.
— Oui, je vais, répondit-elle, mais non sans ajouter mentalement : Us n'ont pas si faim, après tout ce qu'on a mangé à la vigne.
Au lieu d'entrer à l'instant dans la maison. Rosette vint regarder au chemin, comme avait fait sa mère. « On ne voit personne , pensa- 1- elle , excepté ce pauvre Charles Maubert, qui porte une hotte de pommes de terre ; :» — puis elle se dirigea du côté de la porte restée ouverte.
Le domestique René y arriva en même temps qu'elle et se retira d'une enjambée pour la laisser monter la première.
— Allez seulement, lui dit Rosette.
— Allez seulement : oui, c'est bon pour moi, n'estce pas? reprit-il d'un ton familier. A un autre, tu ne parlerais pas de cette manière ; tu saurais bien dire quelque chose de plus agréable.
— Et qu'est-ce que je dirais? répondit la jeune fille d'un air sérieux.
— Rien. Mettons que je n'aie rien dit ; je suis domestique ici, je dois obéir.
Sans rien ajouter déplus, René monta l'escalier conduisant à l'étage. Charles Maubert arrivait devant la maison ; il posa un instant le fond de sa hotte sur un mur de jardin, de l'autre côté de la route, et salua Rosette comme elle allait franchir le seuil.
— Bonjour, Charles ; vous vous chargez trop. Comment va votre père ?
— Merci ; toujours de même, souffrant peu, mais ne retrouvant pas l'usage de ses jambes.
— C'est bien triste.
Et elle entra aussitôt pour aider sa mère dans ses fonctions de maîtresse de maison.
Les hommes étaient assis à table ; les femmes et les jeunes filles sur des chaises^ un peu partout, dans la cuisnie. Il y avait là une douzaine de personnes, prenant du café avec des châtaignes fraîches, cuites à l'eau. Deux plats de ce fruit excellent fumaient sur la table. On voyait les grosses mains des ouvriers en saisir des poignées dont ils enlevaient la fine pellicule avant de les mettre une à une dans la tasse de liquide, jusqu'à ce qu'il débordât dans la soucoupe.