CHAPITRE VI
— Rosette ne vient donc pas avec nous ? demanda de nouveau René à sa maîtresse, qui les saluait de la fenêtre.
— Non, pas aujourd'hui.
Les trois hommes marchaient de front, Amy tenant le milieu du chemin. Il était plus grand que les garçons , tous deux cependant de bonne taille et bien découplés. Pour se rapprocher du costume citadin de son oncle, René avait mis des habits de drap ; tandis que Charles s'était contenté de milaine, comme les campagnards en portent le dimanche, quand ce n'est pas un jour de communion ou de grand gala.
C'était une belle matinée d'automne, claire, sereine sur tout le bassin du Léman, avec de légères vapeurs sur les pentes des montagnes. A cet air matinal déjà un peu vif, Amy Lorand se sentait encore plein de force. Les deux jeunes gens portaient leurs vingtcinq ans avec l'énergie que donnent une bonne constitution et l'habitude régulière du travail.
— Voilà votre plantage, dit René à son oncle, en se tournant du côté d'un petit fonds de terre, clos d'une haie très élevée. Il est dans un triste état. Celui qui le louait est un paresseux fini, une vraie charoupe. J'ai pensé que je pourrais y faire un petit minage cet automne, en venant y travailler le dimanche matin , d'abord après avoir soigné mon bétail. Jusqu'à Theure du sermon , j'aurai bien le temps de faire une toise ou deux.
— Je te remercie de la pensée ; mais tu peux être sûr que je n'accepterai pas ton offre. D'abord , je ne
voudrais pas l'autoriser à donner un mauvais exemple dans le village : je suis de ceux qui croient qu'à moins de nécessité, on ne doit pas travailler le dimanche. Ensuite, je suis tout aussi persuadé que tu dois avoir besoin de repos ce jour-là , quand tu as fait ton devoir de domestique pendant la semaine. Un peu de travail des bras me conviendra ; j'ai donc l'intention de faire ce minage moi-même , ou, si cela me fatigue trop pour commencer, je le donnerai à quelque ouvrier.
— Je m'en chargerai volontiers, dit Charles.
— Eh bien, nous verrons.
Il y avait , en eflTet , peu de personnes au culte public. Âmy Lorand fut frappé de Taspect désert de tant de bancs autrefois garnis d'auditeurs de tout âge. La prédication elle-même, quoique orthodoxe et bonne certainement, avait quelque chose de retenu, de froid ou de conventionnel, dont il ne se souvenait plus. Les assemblées libres, auxquelles il avait assisté en Amérique et en France, ne ressemblaient guère à ce qu'il voyait à Cressonne. Là, on avait le sentiment instinctif d'un auditoire indifférent, venant chanter un psaume, écouter le sermon et la liturgie pour l'acquit de sa conscience, beaucoup plus qu'avec joie et bonheur. Cela doit être ainsi, chaque fois que la religion remet tout au pasteur. Si l'on vient toujours chercher sans rien apporter soi-même, on ne vit guère que d'un christianisme d'emprunt, sans nerf et sans sève propre.
Chacun peut s'examiner à cet égard, aussi bien dans les églises séparées de l'état, que dans celles qui lui demeurent encore unies.