CHAPITRE PREMIER
— Tout également, disait le vieux Joaquint, il faut avouer que les châtaignes sont une bonne chose, dans cette saison surtout. A voir les pillons * encore si petits au mois de septembre, on n'aurait pas pensé qu'ils deviendraient gros en peu de temps. Mais quand le bon Dieu envoie du ciel la pluie et les saisons fertiles, les denrées ont vite leur cru. C'est ce qui a eu lieu pour le raisin et les châtaignes cette année.
— Oui, tout également, fit René en mettant sa main dans le plat.
Les autres ouvriers sourirent, voyant bien que René répétait avec malice la ritournelle de Joaquint Meroud.
— Tu ne sais pas une chose, René? reprit le vieillard.
— Non ; qu'est-ce ?
— Attends une minute ; je ne suis pas si pressé. Je pèle mes châtaignes, avant de les mettre dans le café, « tandis que tu les manges comme un glouton^ sans ôterla peau. Feu mon oncle Abram affirmait que cette pelure est malsaine et contient un jus acre, dont les vieux estomacs ne peuvent s'accommoder.
— C'est bien possible, répondit René ; on verra ça quand on aura votre âge.
— Situ y parviens, mon cher ami. Je te le souhaite, et d'ici là bien du bonheur.
— Merci. Mais il ne s'agit pas de cela. Nous allons vite charger le pressoir avant de traire les vaches.
* Les chatons sur les arbres.
Qui reste avec moi ce soir? Il faut faire deux voyages demain pour mener le reste du vin ; je veux partir avec la première fuste, à trois heures du matin.
C'était à la maîtresse de la maison que René s'adressait en ce moment.
— Je pense, dit madame Pasche, qu'Etienne pourra veiller au pressoir avec vous. Si ce n'est pas assez d'un homme, on peut demander à Charles Maubert de nous donner un coup de main ; il me l'a offert cette après-midi.
— Le pressoir une fois chargé, nous sommes assez à deux^ répondit René. Voilà cinq heures et demie : il faut que j'aille traire dans un moment.
— J'aiderai à porter la vendange, dit un des ouvriers déjà sur l'âge, mais à l'air vigoureux.
— Merci , Polognan. — . Cela suffit-il ? demanda la maîtresse.
— Oh! oui, reprit René. Puisque Polognan est disposé à nous aider et qu'il est là, c'est plus naturel de l'occuper que d'aller chercher Charles Maubert.
— Je resterais bien aussi, ajouta Joaquint ; mais j'ai de la peine à lever la brante. Mes reins ne sont plus forts comme autrefois.
— Vous pourrez au moins tenir la lanterne vers la cuve, si la nuit vient avant qu'on ait fini, lui dit René.
— Oh ! oui, de bon cœur.
René se leva de table le premier et fut à la rue avant que les autres hommes eussent descendu la moitié de l'escalier. Deux bossettes pleines étaient sur les chars, attendant d'être vidées dans les cuves. Quand ce fut