CHAPItRE VII
— Oui , dit Villioud , j'ai rencontré Tami Lothaire , comme j'allais demander un œuf à la coque à l'auberge, et forcément il m'a emmené diner avec lui. Tu vois , Lorand , que je suis encore là , en bonne et aimable compagnie, ajouta-t-il en inclinant son verre du côté de Cornélie. Dans un instant, nous avons fini. Attends-moi, afin que tu puisses atteler ma béte. Je te donnerai vingt centimes de bonne main. — Voyons, père Belot , pour ces deux chars de foin et regain , sommes-nous d'accord.
— Comme je vous ai dit , fit le maître de céans : cinq francs le quintal , pris à la maison et le pesage à vos frais.
— C'est diastrement cher, savez- vous ?
— Et encore , je me réserve que le fourrage sera pesé avant un mois dès aujourd'hui.
— Il faudra donc en passer par là , puisque c'est votre dernier mot. Si je me décide, c'est bien parce que nous sommes un peu chargés de jeune bétail. Sans cela , pour nous , ce serait beaucoup trop d'argent. On prendra donc les deux chars dans le courant du mois, payables comptant.
Lothaire finit de verser ce qui était dans la bouteille et se leva ensuite pour aller à la cave.
— Ne cherchez pas de vin pour moi, dit ViUioud, je vais partir.
— Vous n'avez rien qui presse , dit le père Belot. Rassoyez'\o\xs, Lothaire, tire au gros tonneau; je suis curieux de le faire goûter à ces messieurs.
Villioud se rassit et entama une conversation avec
Gornélie, pendant que Lothaire guiîïonnait au tonneau en question.
Gornélie Belot était un de ces types féminins qui deviennent de plus en plus rares dans la génération actuelle. Grande, nous l'avons dit ; les épaules larges, la tête bien portée ; des traits réguliers, intelligents, mais sans l'expression fine et gracieuse de ceux de Rosette; un teint brun superbe; les sourcils bien placés; le front déterminé ; des cheveux noirs abondants, — tel était l'extérieur de Gornélie Belot : une belle et forte fille de vingt-deux ans, l'esprit porté à la plaisanterie , et un air de santé, de vigueur corporelle qui ne laissait rien à désirer. Depuis la mort de sa mère , Gornélie dirigeait le ménage et commandait aux deux cadets non encore sortis des écoles. Le père Belot était fort à Taise dans ses affaires ; mais c'était un cerveau étroit , paysan terre à terre pour les idées, ou plutôt toujours dans la terre. Son fils aîné, le dragon , travaillait ferme et s'amusait tout autant, quand il en trouvait l'occasion. Rencontrant Villioud qu'il conriaissait pour l'avoir vu aux danses, il l'amena dîner chez eux , lui fit manger de la saucisse trop salée, avec de la choucroute aux raves, sur quoi il était absolument nécessaire de boire un verre ou deux , c'est-àdire au moins huit. Tout en causant avec Pancrace Belot entre deux fourchetées, Villioud découvrit qu'il avait du foin à vendre.
Une nouvelle demi-heure se passa autour de la dernière bouteille de vin, laquelle était un de ces anciens pots vaudois d'une capacité étonnante. — Quand