UNE SOIRÉE
Ce même dimanche, lorsque Amy Lorand eut pris son repas du soir, il vint à la rue fumer un cigare. Il faisait nuit, non pas noire, mais assez sombre pour, que les gens ne se vissent qu'à une faible distance. L'ancien domestique, maintenant son maître et rentier de profession, endossa un pardessus de chaude étoffe, et, les mains dans ses poches, il se promenait à pas lents dans le chemin public. Dans cette partie du village, le sol n'avait presque pas d'inclinaison ; entre les bâtiments qui se suivaient des deux côtés, la voie était bien entretenue. De petits jardins séparaient, çà et là, les habitations, et montraient encore quelque verdure. Mais l'air était vif; déjà il faisait bon autour du foyer. De leur fenêtre, les Maubert voyaient aller et venir le
solitaire promeneur, chaque fois qu'il passait devant la maison. Si Charles Pavait osé, il l'aurait bien engagé à entrer chez eux pour y achever son cigare tout en causant; mais il se dit que, sans doute, M. Lorand préférait être seul.
En effet, c'était le recueillement que le vieux garçon cherchait à cette heure. Dans l'après-midi, il avait éprouvé un ennui profond. Lui, qui, dans la matinée, avait expliqué avec tant de bonheur le plan du salut à Charles Maubert, il s'était trouvé tout à coup aux prises avec son cœur naturel et le temps présent. Gela lui était venu on ne sait comment : ou par un retour sur le passé, ou par une sorte de pénétration imprudente dans l'avenir. Il s'était vu seul, ne pouvant compter sur rien ici-bas, pas même sur l'affection de son neveu. René paraissait vouloir n'écouter que sa tète, et se nourrir aussi peu que possible de vérité chrétienne. La jeunesse, le plaisir (et le travail aussi, pour être juste il faut le dire), lui suffisaient. Son oncle sentait qu'on n'exercerait aucune bonne influence sur lui tant que Dieu ne toucherait pas ce cœur léger, sujet à tous les emportements de l'âge et du caractère. Il avait espéré autre chose, et maintenant il était déçu. Sa propre vie lui semblait décolorée. Il entrevoyait la vieillesse avec les infirmités, dans un isolement toujours plus profond. Dépendre complètement d'autrui, peut-être de mercenaires, cela lui paraissait dur. Chez cet homme sensible, au cœur aimant, la foi, réelle et forte à bien des égards, était en ce moment obscurcie par un nuage terrestre et malsain. Amy Lorand subis-