CHAPITRE VIII
veuve, et il n'aperçut pas René par là. Descendant le chemin, il revint à l'autre bout du village, par un embranchement différent qui le ramenait à son point de départ. Comme il passait le long d'un mur de jardin, il entendit chuchoter dans une encoignure. C'était à dix pas de lui, tout au plus, en sorte qu'il put distinguer un garçon et une fille causant à voix basse. Le jeune homme lui tournait le dos, mais la forme particulière du chapeau lui fit reconnaître son neveu dans ce personnage. Amy continua sans rien dire, puis revint sur ses pas au bout d'un moment. Il rencontra René seul.
— C'est bien toi qui causais là avec une fille ? lui demanda-t-il.
— Oui, mon oncle.
— Trouves-tu que ce soit bien pour elle et pour toi? Mais d'abord, qui est-ce?
— Jenny Gottrau.
— Et qu'as-tu, je te prie, à causer avec elle?
— Une chose très simple. Elle me demandait si Rosette viendrait à la fête. Je lui ai dit que je l'espérais, sans cependant en être certain.
— Pourquoi tient- elle à le savoir?
— Parce que si Rosette ne danse pas, Jenny comptera sur moi pour la conduire au bal.
— Je te trouve bien inconséquent, René, et cette Jenny bien imprudente. Si tu avais à lui parler, pourquoi ne pas le faire de plein jour, chez ses parents ?
— On se voit quand on peut, et l'on n'aime pas à dire cela devant père et mère ; d'ailleurs , j'ai dû
faire compagnie à Villioud, soigner son cheval après raidi, avant de m'occuper de notre bétail.
— C'est égal 4 il n'est pas convenable de s'arrêter ainsi de nuit comme vous le faisiez là tout à l'heure.
— Tant pis pour ceux qui veulent y voir du mal, Jenny est une brave et honnête fille, et je suis un honnête garçon. Ici, filles et garçons se promènent ensemble dans la soirée. Nul ne le trouve mauvais. Nous ne sommes ni à Paris ni à Genève.
— Oui, la différence est grande ; mais si tu tiens à me faire plaisir, tu t'abstiendras de ces causeries nocturnes.
— Même si c'était avec Rosette ?
— Même avec elle. Du reste je pense que Rosette Pasche ne prendrait point une telle hberté.
— C'est pourtant terrible, si l'on ne peut se dire un mot sans que tout l'univers l'entende.
— Crois seulement que je te donne un bon conseil. Adieu.
L'oncle revint chez lui. Ne sachant trop que faire, René alla chez Lothaire, où il trouva la famille réunie dans la cuisine. Le dimanche, M"® Pasche et sa fille passaient ordinairement la soirée dans leur chambre, à lire chacune pour soi. Quelquefois, mais rarement, il leur venait une visite. René devait alors se tenir à la cuisine, seul à crulionner le feu, ou à retourner ses pensées dans sa tête. Il n'aimait pas à lire. C'était fatigant d'avoir les yeux toujours fixés sur le papier noirci, et d'ailleurs, disait-il, c'est bon pour les gens d'église ou pour ceux qui ont l'esprit romanesque.