CHAPITRE IX
bien pu l'avertir un jour d'avance, au lieu d'arriver ainsi à l'improviste. Dans un de ces moments de mauvaise humeur, il rencontra Charles Maubert, sa bêche à l'épaule.
— Où vas-tu comme ça? lui dit-il.
— Au minage que je fais pour M. Lorand.
— Tu ne serais pas homme à nous tirer d'embarras*? On vient chercher deux chars de foin, et je n'ai personne à la maison.
— Est-ce que cela presse?
— Parbleu ! je crois bien. Cet animal de Villioud vent repartir à midi. Il me faudrait deux hommes de bonne volonté.
— Pour vous obliger, j'irai volontiers.
— Ma foi, tu es un brave garçon. Je te ferai une voiture pour ta peine.
— Merci , cela pourra me convenir aussi quelque jour. Les hommes sont faits pour s'entr'aider. Il vous manque encore un ouvrier ?
— Oui.
— M"® Pasche vous donnera bien René , qui fend du bois devant chez elle.
— Saperlote I tu as là une bonne idée. Je n'y pensais pas. J'y vais. Villioud et René sont amis.
Au lieu donc de se rendre au minage , Charles rebroussa chemin, posa sa bêche, avertit son père et lui dit de prendre patience s'il n'était pas là à midi juste ; puis il se munit d'une fourche et se rendit à grands pas chez Belot. Gomme il tendait déjà du foin à l'ou-
vrier de Villioud sur l'un des chars , le père Belot et René arrivèrent.
— n faut avouer, dit ce dernier à Villioud , que tu es un drôle d'homme. Pourquoi ne pas m'appeler en passant devant chez nous? Je serais venu tout de suite. Et ça va bien, du reste ?
— Parfaitement.
— Est-ce toi qui montes sur le char, ou moi? On fera les deux chars ensemble ; ça ira plus vite.
— Si tu veux prendre la fourche, j'arrangerai le foin. Le second char étant placé à quelque distance du
premier, René eut bientôt rempli les échelles, pendant que Villioud ôtait sa blouse et sa montre; après quoi celui-ci grimpa sur le char pour étendre le foin par lits réguliers et serrés. Appelé aussi comme aide, Joaquint prenait le fourrage sur le tas général dans la grange et le lançait de là-haut sur le plancher, d'où le père Belot le poussait dehors. Là Charles et René l'enlevaient avec leurs fourches , au milieu d'une épaisse et lourde poussière qu'ils aspiraient par la bouche et par les narines.
Au bout d'une demi-heure, Cornélie , un petit bonnet blanc sur la tôte , apporta du vin pour rafraîchir les hommes , et chasser la poussière qu'ils avalaient. Elle offrit le premier verre à Charles.
— Sers seulement ceux de l'autre char, lui dit-il ; je ne suis pas pressé de boire.
— A tout seigneur tout honneur, mon cher, lui répondit-elle. N'es-tu pas venu le premier? le premier tu boiras, ne t'en déplaise.