CHAPITRE XI
Toutefois, Amy Lorand ne s'arrôla pas longtemps à nourrir cette idée et à la caresser. Sa confiance en René était trop peu solide pour qu'il voulût penser beaucoup à lui- môme avant de voir ce qu'il en serait des affaires de son neveu. Et d'ailleurs il sentait que pour épouser Marie Pasche, il faudrait préalablement l'amener à une communauté de pensées, de sentiments, de besoins intellectuels et religieux qu'elle ne partageait peut-être pas. Enfin, se dit-il, même si je pensais à elle plus tard, qui sait si elle voudrait du sort que je pourrais lui offrir? Les larmes qu'elle a versées aujourd'hui n'étaient peut-être que pour sa fille.
Souky Meroud venait chaque jour faire une partie du ménage d'Amy Lorand; le reste, il le mettait en ordre lui-même. Les causeries interminables delà vieille femme l'ennuyaient parfois beaucoup. Il avait beau lui défendre de recommencer de longues histoires sur les gens de Croset, Souky trouvait toujours un prétexte pour les reprendre ou en faire de nouvelles. C'était une gazette en permanence quand elle était là. Elle causait, causait toujours en relavant, balayant, tracassant d'un endroit à l'autre. Sans le vouloir du tout, Amy se trouva peu à peu au courant d'une foule de choses qu'il eût ignorées s'il avait eu pour chambrière une autrefe mme. Et naturellement la pauvre Souky disait plus volontiers le mal que le bien, parce qu'il y en a toujours beaucoup plus à raconter.
— Je ne comprends pas, lui dit un jour son mari, non, en vérité, je ne comprends pas où tu apprends ce qui se passe au village et par le monde : tu ne lis
jamais rien^ pas môme le Petit Courrier quand Deschamp me ie prête ; tu ne vas chez personne, excepté chez M. Amy Lorand, et tu sais toujours un tas de choses que j'ignorais. Ça m'étonne, tout également ; M. Amy n'est pourtant pas un babillard ?
— Ah ! répondit- elle, pour ça non qu'il n^est pas babillard! Il n'ouvre presque pas la bouche devant moi, si ce n'est pour me dire de me taire, et qu'il ne faut pas médire du prochain. Je lui réponds alors que je ne médis pas : je raconte simplement ce que disait la Jeanne Guicui à la fontaine , pendant que je lavais mon légume et qu'elle écurait sa seille noire et son hagnolet moisi. C'est celle-là qui est une causeuse! Elle sait tout, elle a tout vu , tout entendu. Son torchon de rizette ne frotte pas plus vite sur le bois, que sa langue sur ses gencives. Elle vous passe les gens en revue, mieux qu'un général ses soldats. Ce matin, par exemple, elle m'a appris une chose fort triste... — Fais donc attention au lait ; le voilà qui monte ; dépéche-toi de le verser dans ce pot.
D'après cet échantillon, le lecteur peut juger de ce qu'Amy Lorand devait entendre de la bouche de Souky quand elle était chez lui. Heureusement la ménagère avait aussi des temps de silence. Durant plusieurs jours de suite, elle se bornait à lui dire bonjour en entrant et en sortant, sauf ce qui était d'absolue nécessité pour le dtner du maître de la maison. Elle allait ainsi d'un extrême à l'autre, en fait de conversation. Sans cette soupape de sûreté, tout bon et patient qu'il était, Amy Lorand eût sauté en l'air bien