CHAPITRE XII
sieurs manières. Dans les quarante-huit heures qui précèdent un enterrement, il est tant de choses, tant de détails qu'on ne peut négliger! Un ami, pour ces tristes préparatifs, est doublement précieux.
Le samedi au soir, quand la nuit fut venue, on entendit tout à coup résonner le tambour et la grosse caisse dans le village. Peu à peu, le bruit se rapprocha du quartier habité par Amy Lorand.
— Ce sont les jeunes gens qui viennent mettre le robinet à leur tonneau, dit Charles.
— Mais pensez-vous qu'ils oseront faire un tel tapage devant votre maison ? Cela me semble impossible.
— Ils le feront ; vous en aurez la preuve dans un instant.
— C'est un scandale ! dit Amy, dans un sentiment de vive indignation.
— Ils n'en savent pas davantage. Je ne puis leur demander de cesser le bruit,
— Eh bien, j'irai leur parler, s'ils viennent.
Le bruit grandissait de seconde en seconde; au bout d'une ou deux minutes, il devint si fort que les fenêtres vibraient dans la maison.
— Ce sont de vrais sauvages ! dit Amy en se levant. Quelle indignité !
— Laissez-les, monsieur Lorand ; laissez-les, croyezmoi. Ils ne vous comprendraient pas et se moqueraient de vous. Dans un moment ils auront fini.
Amy se rassit. En effet, les roulements et les coups de tampon cessèrent. Mais on causait tant et plus à la rue, à voix si haute et si criarde, qu'on aurait pu
supposer une dispute. Bientôt le tambour de basque résonna de nouveau, avec des redoublements de bruits et de voix. N'y pouvant plus tenir, Amy vint à la rue. Il y trouva une vingtaine de garçons en blouse : l'un portait une lanterne ; deux autres des arrosoirs de ferblanc. René, dans la cave, mettait le robinet, goûtait le vin et faisait passer le verre à ceux qui allaient et venaient. Il y en avait qui chantonnaient des refrains joyeux ou burlesques. D'autres disaient des plaisanteries. Les arrosoirs étant remplis et la cave fermée, ceux qui avaient aidé René dans son opération revinrent avec lui dehors. Le tambourinage allait recommencer de plus belle, lorsque Amy Lorand appela son neveu.
— René, dit un des compagnons, voilà ton oncle qui te demande.
— Me voici.
— Ecoutez-moi tous un instant, s'il vous plaît, reprit Amy.
On fit silence.
-- Vous savez, dit-il, qu'il y a un mort, là, vis-à-vis, et un de vos camarades dans l'affliction. Ne comprenez-vous pas qu'il est malséant de faire un bruit pareil devant une maison de deuil? Je croyais que vous l'auriez senti de vous-mêmes. Quand vous reviendrez ici, ne prenez pas, je vous en prie, ces instruments avec vous. Respectez mieux les convenances. Vous saurez aussi à votre tour ce que c'est que la tristesse et le deuil ; et vous ne voudriez pas qu'on eût l'air de ne vous accorder aucune sympathie.