CHAPITRE XIII
Le retour à la maison prit moins de temps, et bientôt la musique joyeuse remplaça sur la voie publique le bruit lugubre du cortège noir marchant au pas dans un complet silence.
A Groset (je soupçonne que c'est à peu près partout la même chose) , lorsqu'il y a danse publique et fête de la jeunesse, les garçons du village se réunissent devant 1^ cabaret. Placés deux à deux, et les musiciens en tète de la colonne, ils se rendent d'abord chez la fille la plus éloignée de la salle du bal. Celleci sort de sa maison, prend le bras du cavalier qui l'attend à la porte, et entre avec lui dans les rangs. Même chose a lieu pour toutes les filles, et toujours avec de joyeuses fanfares.
Quand ils arrivèrent chez Rosette^ elle venait d'avoir un moment de tristesse bien pénible. Elle fut sur le point de pleurer lorsqu'elle entendit la musique tout près de leur maison. Il lui semblait qu'elle aurait eu plus de véritable plaisir à causer avec Amy Lorand, même à rester seule avec sa mère, qu'à se rendre au bal avec René. Sa vue fit une sensation agréable à toute cette jeunesse, car c'était une compagne de fête, retrouvée après deux années de deuil et d'abstention. En toilette simple, mais qui lui allait fort bien, Rosette avait quelque chose de fin, de distingué, qui frappait tout de suite. Pour compléter la réunion, il ne manquait plus que Jenny Gottrau et Gornélie Belot. Celle-ci était magnifique, une sorte de reine. Comme Calypso, elle avait presque la tète de plus que ses compagnes. Son cavalier Jean-Jules
Julliard, étant aussi de haute taille, le couple fut remarqué des gens qui se tenaient sur la porte des maisons à les voir passer.
Lorsque Jenny fit son apparition, ce fut un cri général de surprise. Elle avait des fleurs dans ses cheveux blonds, bouclés naturellement, et à peine retenus derrière par une résille. Sa fraîche toilette la transformait. ,
Lothaire tendit la grosse manche de son paletot brun bordé de noir au bras arrondi de la jeune bergère dont les mains, nécessairement un peu machurées en dedans, paraissaient deux fois plus minces qu'à Tordinaire, sous des gants de chevreau tourterelle. Evidemment, par la fraîcheur et Téclatdeson teint, par sa jolie figure et ses magnifiques cheveux, sa taille souple et légère, Jenny (xottrau éclipsait toutes les autres jeunes filles de la bande. René ne fut pas le dernier à le remarquer, on peut en être certain. Rosette, qui commençait à se trouver à Taise, lui dit comme ils marchaient:
— Qu'elle est jolie, Jenny! ne trouvez- vous pas? Sa toilette blanche lui va si bien !
— Oh 1 voilà, répondit-il : oui, mais pas plus qu'aux autres. En tout cas, pas plus qu'à toi, lui dit-il à l'oreille. Puis il lui serra un peu le bras. Rosette le regarda d'un air presque sérieux :
— Qu'à vous, qu'à votts, reprit-il; je me suis trompé, et sans doute que je me tromperai encore souvent de la même manière : il faut me le pardonner.
Avant d'arriver èT l'auberge où l'on allait ouvrir le