CHAPITRE XIII
bal, le cortège rencontra l'oncle Amy, qui se promenait. René le salua d'un très bon air ; Rosette aussi. Il y répondit par un signe de tète amical, comme pour leur dire : Soit, amusez-vous, mais avec modération. Son regard s'attacha particulièrement sur Jenny , quand elle passa près de lui, dans sa taille fine, et avec des bottines brillantes dont les semelles efQeuraient à peine le sol.
<K Us sont jeunes , se dit-il en continuant sa promenade; j'ai été jeune aussi. Je ne dois pas les condamner. Mais sauront-ils garder une mesure convenable dans leurs amusements ? Si ces forts garçons boivent trop, comment n'oublieront-ils pas les égards dus à de jeunes filles? Mais je suis bien étonné de voir Jenny Gottrau dans une toilette si élégante, quand sa mère ne savait où prendre soixante francs pour payer une ancienne dette ! ie>
Dans son honnêteté et sa droiture de principes, Âmy Lorand ne pouvait supposer qu'une partie de son argent eût servi à payer les ajustements de la jolie personne. Qu'aurait-il pensé, s'il avait su que jjjme Pasche avait aussi prêté quinze autres francs à la femme Gottrau, pour la circonstance actuelle? C'était pourtant comme cela. Le désir de faire paraître Jenny à son avantage aveuglait cette mère insensée. Elle était comme possédée du désir de la voir briller.
Amy Lorand vint rejoindre Charles Maubert, qu'il espérait trouver seul chez lui maintenant. Il voulait lui proposer une promenade à quelque distance du village; le temps était joli, les chemins secs. Amy pen-
sait que cela ferait du bien à Charles ; mais il trouva toute une compagnie chez le jeune homme. Des cousins, un oncle qui ne venait jamais le voir, et d'autres parents éloignés, étaient encore là, buvant, causant de tout au monde, excepté du défunt, dont! la fosse était à peine recouverte. — Si le souvenir des hommes célèbres et des grands de ce monde passe au bout de peu de jours, celui d'un pauvre paralytique dure à peine quelques instants. Notre terre est la grande oublieuse de tous. Chacun le sait ; nous le voyons tous les jours; et malgré cela, il est des hommes assez pétris de vanité pour croire à l'immortalité de leur nom et de leurs œuvres. L'immortalité ! elle n'appartient qu'à Celui dont la demeure est une lumière inaccessible. Tout souvenir humain porte en lui la loi de mort et doit périr avec le temps.
Les parents venus chez Charles Maubert pour la triste cérémonie, se trouvaient très bien maintenant autour de la bouteille et en présence des restes de la collation offerte aux invités. Ils se servaient eux-mê* mes, engageant l'orphelin à trinquer avec eux, dans une occasion solennelle qui ne se verrait plus icibas. C'était aussi, à leur yeux, une manière d'honorer le défunt, qui avait tant souffert avant de mourir
Que dire à de tels hommes ? Ils avaient bien écouté le culte fait par le pasteur, et certes, celui-là était < un beau ministre, pouvant faire un discours d'un quart d'heure, sans même regarder une seule fois sa palette. » Mais ce qu'il avait dit de la grâce de Dieu envers les pécheurs, de ses jugements sur ceux qui