‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 79 sur 177 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

méprisables encore, même chez des gens du reste très hieïi élevés.

Au commencement de la soirée, Rosette éprouva une satisfaction réelle à se retrouver avec la jeunesse dont elle avait cessé de faire partie depuis deux ans. De toutes parts on lui témoigna le plaisir d'un retour sur lequel on n'avait pas compté positivement ; elle en fut flattée et jouit de se voir si bien accueillie. On lui sut gré de n'être point fière : une fille aussi tiche, qui danse avec le domestique de sa mère, montre par là qu'elle sait estimer les pauvres gens. Il est vrai que René est le neveu d'un oncle dont il sera l'héritier, et cela arrange bien les affaires. Voilà ce que pensaient la plupart des danseurs et des spectateurs.

Entre neuf et dix heures, Rosette éprouva tout à coup un vif sentiment de tristesse, à la suite d'une pensée qui lui traversa l'esprit. « Où allons-nous, nous tous qui sommes ici, » s'était-elle dit ; «c moi, René et les autres, où allons-nous? Voudrions-nous mourir dans la disposition où nous sommes? Ah! non, certainement.» Puis, comme une ombre qui passe, rimage de Charles Maubert accompagnant le cercueil de son père, se présenta devant ses yeux; elle vit le jeune homme en deuil, brisé de cœur, mais calme et paisible, marcher lentement, tête nue, vers le lieu d'où l'on ne revient plus. Son imagination et sa conscience furent saisies par cette apparition intérieure, à tel point que René dut lui dire deux fois de suite :

— C'est à notre tour maintenant ; qu'avez-vous. Rosette, et à quoi pensez -vous?

— Pardon, je songeais, en efiet, à quelque chose de bien sérieux.

La valse emporta les pensées de la jeune fille. £n ce moment même, sa mère allait recevoir une visite dont nous devons rendre compte au lecteur.

— Est-il permis d'entrer? dit un homme qui, mettant la main sur le loquet de la porte, ouvrit sans plus de façon. Bonsoir, madame Pasche.

C'était le père Julliard. Un feutre brun sur la tête, bordé d'un ruban noir et blanc, rayé en travers comme le ventre d'une couleuvre, l'habit traditionnel du paysan qui fréquente les foires au bétail, savoir une veste en grosse milaine rousse à'pans larges et arrondis ; le pantalon et le gilet de même étoffe ; un air souriant, bien doux et bien flatteur, mais faux comme le diable: tel se présentait à cette heure tardive le rusé maquignon.

— Bien le bonsoir, répéta-t-il; je vous fais mes excuses de venir vous importuner quand c'est déjà tard; peut-être que cela vous gêne. Mais je serais bien aise, oui vraiment, si cela ne vous dérange pas trop, de causer un moment avec vous d'une chose à laquelle je pense depuis longtemps. Aujourd'hui, depuis midi, j'y ai pensé encore plus qu'à l'ordinaire, oui vraiment.

— Asseyez-vous, monsieur Julliard ; ne restez pas là debout, répondit la veuve, assez étonnée d'un tel préambule. J'attends Rosette et René dans un moment.

— Ah ! oui ; ils sont à la danse avec mon fils Jean- Jules. Ces jeunes gens font bien de s'amuser un peu.

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