CHAPITRE XIV
— Âh ! je ne veux pas la nommer.
— Est-elle encore vivante ?
— Certainement.
Rosette fit quelques pas sans reprendre la conversation, puis elle s'arrêta.
— René, dit-elle avec sérieux, maisd'unevoix douce et amicale : ôtez votre bras; je veux marcher libre.
— Je l'ôterai en entrant à la maison ; jusque-là, je dois et je veux vous protéger, vous garder à moi.
— Vous êtes le plus fort , soit. Je ne puis me débattre dans la rue.
— Vous ferez très bien. Mais ne comprends-tu pas, Rosette, ne sens-tu pas combien je t'aime?
— Non , répondit-elle vertement , comme ils ouvraient la porte de la maison. Je crois, au contraire, que vous ne m'aimez pas comme j'ai besoin d'être aimée, et j'ai le sentiment que vous ne me serez jamais rien de plus. Voilà ce que je pense en ce moment.
— Merci, mademoiselle. Alors ce serait entre nous deux comme autrefois entre mon oncle et votre mère, l'espère pourtant bien que non, car j'en mourrais de chagrin.
— Bonsoir!
C'était le père Julliard , qui , descendant l'escalier, rencontra les jeunes gens à leur arrivée.
« Puisqu'elle se laisse prendre ainsi par la taille , pensa le brocanteur de vaches , ce gaillard en fera sa femme un jour. Jean-Jules et moi, nous sommes enfoncés. Ah ! continua-t-il, en cheminant du côté de sa demeure, quand il n'y a qu'une veuve et sa fille dans
une maison, avec un bien de terre à cultiver, comment les choses pourraient-elles marcher I C'est impossible. Voyez-vous ce polisson de René I Au reste , les filles sont bétes ; el la mère compte évidemment sur l'héritage de l'oncle , qui peut vivre encore parfaitement bien trente-cinq ans. »
Dès que Rosette fut entrée dans sa chambre , elle changea de toilette. Au bout de peu d'instants , elle revint à la cuisine, en costume très simple , et se disposa à souper.
— C'est donc décidé que vous ne revenez pas avec moi? dit René , en lui voyant une robe brune , et un petit foulard rouge sur les cheveux.
— J'ai toujours dit que je quitterais la danse à dix heures.
— Pourtant , toutes les autres filles vont y rentrer. Rosette, pour une fois , faites-nous ce plaisir. Engagez-la donc à venir avec moi, dit-il à M"»® Pasche.
— Non, c'est inutile, reprit Rosette. J'aurais mieux fait de n'y pas aller du tout. Votre oncle juge la danse d'une manière plus sage que nous. Si vous m'en croyez, René, vous irez dormir aulieu de retourner àl'auberge.
— Mais alors , vous ne nous quitterez pas demain comme aujourd'hui ?
— Je ne sais pas ce que je ferai demain. En tout cas, à moins d'être malade, j'irai au déjeuner. Ce soir, je ne danse plus.
— Vous seriez, en effet, un sage garçon, dit la mère, si vous alliez dans votre lit après souper. Suivez le conseil de Rosette.