CHAPITRE XV
nant ; et ce serait alors un changement complet dans la maison. Ou bien M. Lorand viendrait prendre la direction de leurs affaires, ou bien sa mère le suivrait dans son habitation. Dans ce dernier cas. Rosette ne pouvait rester seule. Depuis une heure à peine, René lui était devenu impossible, presque odieux par moments. Il n'était pas bon, au fond; et, une fois marié, il deviendrait très vite un despote pour sa femme. Elle avait ce sentiment*là. En un certain sens, Rosette ne regrettait pas d'avoir été au bal et d'ôtre revenue seule avec lui, parce qu'elle le connaissait mieux maintenant. Déjà, elle s'était bien lavé le visage pour enlever jusqu'à la moindre trace du contact des lèvres de René sur les siennes et sur sa joue. Quoi qu'il dût arriver, elle était résolue à exiger que René quittât la maison à la fin de l'année. Loin du village et dans un milieu plus normal, il serait peut-être forcé de se corriger, de se mater, d'apprendre à connaître sa place et à y rester. Mais Rosette ne voulait parler de cela qu'après la fête. Puisqu'elle en était, il fallait aller jusqu'au bout et en voir la fin. Telles étaient ses réflexions entre les réponses peu nombreuses qu'elle faisait aux questions de sa mère. Quand son ouvrage fut terminé, elle se retira dans sa chambre et M."^^ Pasche aussi chez elle.
De son côté, René était en proie à de tout autres pensées. Assis sur son lit, les jambes pendantes, dans le réduit touchant à l'écurie, il songeait à ce que lui avait dit Rosette en chemin. Son orgueil et sa vanité de joli garçon ne pouvaient accepter d'avoir été jugé
de cette manière, c Et pour quoi? se disait-il; pour l'avoir serrée un peu à la taille et lui avoir pris un baiser! La belle affaire, vraiment I Si l'on n'ose pas la toucher du bout des doigts, et qu'il faille ôtre toujours son très humble serviteur, j'aime autant la laissée que la prise. Je ne me soucie pas d'une banne amie aussi froide et aussi hautaine que ça. Si elle est riche, eh bien ! mon oncle aussi est riche : ce qu'il possède ne peut manquer de me venir un jour. D'ailleurs, mon ouvrage dans la maison, la peine que je me donne pour leurs affaires, valent bien une fortune pour ces femmes. Me planter là, me dire d'aller me coucher quand tous les autres vont retourner à la danse ou y sont déjà, c'est joli, ça! J'aimerais mieux je ne sais quoi, plutôt que de me soumettre à leur mômerie. Certes il valait bien la peine de se faire coiffer, de se mettre en robe blanche pour aller danser, et revenir à dix heures comme une poule à son juchoir! C'est béte, ça ; plus que béte : c'est ridicule 1 Les autres sont dans le cas de m'appeler cagot, demain matin. »
Comme il achevait mentalement cette tirade, il entendit le cheval frapper d'un pied sur le pavé de l'écurie.
— Oui , frappe seulement , reprit à haute voix René: toi aussi, tu es à l'attache ; mais au moins tu n'es qu'un animal. As-tu faim? attends, je vais remplir ton râtelier, de façon que tu puisses manger toute la nuit, si cela te fait plaisir. Je te traiterai mieux qu'on n'en use à mon égard.
Prenant sa lanterne allumée, René passa à la grange