‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 87 sur 177 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

tant se retenir. Jenny était très insinuante; elle vit le pouvoir de ses charmes sur la nature passionnée et sensuelle de son nouveau danseur. L'idée d'être supplantée par Rosette était loin de lui être agréable, aussi sut-elle s'y prendre pour occuper la première place dans le cœur de René durant tout le temps qu'ils passèrent ensemble. Maintenant elle se promettait bien de le garder pour elle seule, si c'était possible. De deux manières René avait faussé et compromis son avenir, uniquement pour avoir cédé à des libertés jugées sans conséquence par la généralité des campagnards.

Une heure était déjà écoulée, et Lothaire ne revenait pas. Il buvait au cabaret avec Jean-Jules, pendant que Léon Villioud et Cornélie se promenaient dans le village, avant de rentrer à la danse. Décidément, la belle et grande fille de Pancrace Beiot plaisait au riche garçon de la Varaude ; son esprit gai et jovial, assez vulgaire pourtant, trouvait le joint du sien propre, en sorte qu'ils se convenaient à merveille. — Jean-Jules Julliard ruminait entre deux verres ce que son père lui avait raconté de l'insuccès de leur négociation. Lothaire aimait peu la danse ; une causerie sur les produits de la terre et les placements d'argent l'intéressait davantage. Il montait fort bien à cheval; mais, lourd et mal bâti sur ses jambes, il n'avait aucune grâce dans les mouvements. Un jour, il lui arriva même de tomber les quatre fers en l'air au milieu de la salle de danse, avec une fille qui ne le lui avait jamais pardonné. René, au contraire, était un danseur de première force.

Minuit, cependant, venait de sonner; tout à coup René dit à Jenny :

— Mais, dis-moi, as-tu soupe?

— Non.

— En ce cas, nous irons manger quelque chose à l'auberge.

— Allons plutôt chez nous; ma mère a dit que je pouvais vous amener.

— Eh bien, allons: tu ne peux pas continuera danser sans avoir soupe. Je suis sûr que tu as très faim ?

— Oui, assez.

— Alors, pourquoi ne pas le dire?

— Je ne savais pas au juste l'heure qu'il était.

Ils quittèrent donc la salle de danse. A peine eurent-ils dépassé les abords du cabaret, qu'ils marchaient déjà bras-dessus bras-dessous, comme deux fiancés la veille de leurs noces. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent à la maison. Le père Gottrau était dans son lit ; sa femme attendait Jenny, Etienne et une fille avec laquelle il dansait aussi. La table était servie. Une moitié de jambon, du thé, des briceiets et un grand gâteau s'étalaient sur la nappe. Deux bouteilles de vin s'y dressaient à l'un des bouts. La mère fit bon accueil à René, sur qui l'on ne comptait guère puisqu'il allait avec Rosette. Il dit qu'étant fatiguée, Rosette s'était couchée de bonne heure, et qu'alors il était revenu à la fête avec ses amis Lothaire et Villioud.

— C'est bien sûr, dit la mère, que Rosette Pasche doit n'en plus pouvoir de fatigue ; depuis deux ans

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