‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 88 sur 177 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

qu'elle n'a pas dansé, elle en a perdu Thabitade. Ce n'est pas comme notre Jenny, qui est un vrai papillon ; elle a des jambes de fer.

— Je compte bien retourner ce soir, au moins ! N'est-ce pas, René, ça ne finit que vers les deux heures?

— Pourtant, reprit la mère, ce sera bien tard, si tu restes jusqu'à ce moment- là. Je voudrais pouvoir me coucher.

— Mais, sans doute; dors seulement. Il n'est pas nécessaire de fermer la porte à clef; je reviendrai avec les autres.

— Eh bien, je verrai. En tout cas, fais attention de ne pas prendre froid. Avec les bras nus comme ça, et les épaules découvertes, on a vite attrapé un rhume. Tu prendras mon châle, pour te bien entortiller.

Etienne et sa fille^ ayant soupe, retournèrent danser. Jenny se chauffa un moment les pieds avant de sortir, pais elle repartit avec René. Sa mère lui recommanda encore d'être sage et prudente.

— René, dit-elle au garçon, je me fie à vous pour Jenny, parce que je sais que vous êtes de bonne conduite ; vous veillerez sur ma fille.

Et dire qu'il y a des mères, hélas! un grand nombre de mères, dans nos villages, qui trouvent cela parfaitement convenable et naturel !

Au lieu de rentrer tout de suite à la salle de danse, René et Jenny firent une promenade aux environs de Croset, dans des sentiers déserts à cette heure de la nuit. Plus d'un baiser fut donné de part et d'autre, et

quand, après avoir de nouveau bien dansé, les jeunes gens se quittèrent vers le matin, Jenny dit à René sur la porte de leur maison où il la ramenait en brebis perdue peut-être :

— N'est-ce pas, tu me promets bien de m'aimer toujours?

— Oui, ma chère ; mais nous nous sommes royalement amusés.

Plutôt ,que d'aller cacher sa honte au fond de Técurie qu'il n'aurait pas dû quitter, René, le front haut et le regard assuré, retourna au cabaret. Lothaire, Villioud, Jean-Jules et une troupe d'autres garçons, buvaient encore et chantaient. Il resta avec eux jusque vers les quatre heures. Tous alors déguerpirent de l'auberge^ plusieurs étant ivres, surtout les plus jeunes. Il y en eut qui ne se couchèrent pas du tout; d'autres se jetèrent tout habillés sur la paille; d'autres enfin se mirent dans leur lit .à l'heure où le soleil se lève. Ceux qui restèrent le plus tard à boire étaient des hommes mariés, pères de famille sans conduite, ou ivrognes invétérés. Nous faisons grâce au lecteur des propos inconvenants répétés autour de ces tables à vin, des couplets ignobles ou obscènes qui s'y chantent, des disputes qu'on y entend et des batteries qui souvent en sont la suite.

Telle est la vie que les danses publiques amènent et entretiennent dans un très grand nombre de villages, plusieurs fois par an. Faut-il donc les proscrire absolument? Non, je l'ai dit plus d'une fois : la danse est un exercice, un plaisir qui, en soi, n'a rien de mau-

Page 1