‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 92 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

dée à rentrer chez nous à dix heares ; c'eût été plus vrai.

— Toute vérité n'est pas bonne à dire.

— Avec qui avez -vous dansé, depuis moi?

— Avec Jenny Gottrau. Lothaire me Ta remise et n'a plus reparu.

— Il est sûr que Lothaire est un aimable compagnon pour une fille !

— Et vous m'avez bien abandonné aussi, sans vous soucier de ce que je deviendrais !

Rosette, à ce propos, regarda René en face et lui dit résolument :

— Si vous aviez suivi le conseil de ma mère, vous vous en trouveriez mieux aujourd'hui, et vous seriez plus heureux.

René ne répondit pas. Au bout d'un moment, il dit entre deux cuillerées de café et sous forme de question :

— C'est à tfnze heures qu'on se réunit à l'auberge?

— Oui. N'avez-vous dansé qu'avec Jenny Gottrau, depuis moi?

— J'ai dansé aussi avec Cornélie et Fanny JuUiard.

— Jusqu'à quelle heure ôtes-vous resté à l'auberge?

— Ah I je n'en sais rien, fit-il d'un air boudeur. Je suis parti en même temps que les autres garçons. A deux heures du matin, c'était encore plein de monde. Vous n'avez pas vu le plus joli.

— Quoi donc ?

— Jean-Jules JuUiard, à moitié gris, a perdu l'équi-

libre et a fait un énorme pataplouf au milieu de la salle avec Isabelle Pupunat.

— Pas possible? dit M"»* Pasche.

— La pure vérité, reprit René en riant.

— C'est dégoûtant, ajouta Rosette. Et quand je pense que pareille chose aurait pu m'arriver!...

— Avec moi ! dit René avec feu, jamais!

— Avec vous, non; mais avec un autre, oui. Jenny est-elle retournée seule chez ses parents ?

— Non , fit sèchement René. Jenny n'avait que moi pour la reconduire ; je ne pouvais pas l'abandonner.

— Vous avez très bien fait, dit Rosette, sans rien ajouter de plus.

Au déjeuner offert à l'auberge, la plupart des filles avaient l'air excessivement fatigué, les yeux battus, la démarche traînante. Même la forte Gornélie se ressentait de la nuit blanche qu'elle avait passée. Rosette était à peu près la seule qui eût conset*vé son teint frais, ses yeux limpides. Jenny était pâle comme une jeune dame au lendemain d'un bal. Un bon repas ramena des forces dans les estomacs, et la musique fît renaître la gaieté dans les esprits. En quittant la table, malgré la bise qui commençait à souffler, garçons et filles allèrent en promenade jusqu'au prochain village, en costume très simple, qui convenait mieux à la jeunesse féminine que ses ajustements recherchés de la veille. En les voyant passer, Joaquint Meroud dit à sa femme :

— Tout également, Souky, je trouve que c'est bien

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agréable d'avoir vingt ans. C'est un plaisir de voir marcher ces jeunes gens.

— Oui, quand ils n'ont pas perdu la raison dans le vin, comme quelques-uns de ces garçons hier au soir, ou plutôt ce matin à cinq heures. Voilà, par exemple, les deux Gbartin, deux petits bandits de dix-sept à dix-huit ans, qui sont rentrés cbez eux dans un état horrible. Ils marchaient sur leurs jambes de devant tout autant que sur celles de derrière, en montant l'escalier de la maison. Je ne les ai pas vus, mais Jacques Dacane, qui se levait pour aller au bois, dit que c'était honteux de voir deux frères dans un pareil état. Tiens, regarde si leurs yeux ne sont pas encore tout effarés. Et voilà cette Jenny Gottrau qui a terriblement le nez en l'air. On a remarqué hier au soir que, passé dix heures, elle a presque toujours dansé avec René Lorand, et on les a vus aller souper ensemble chez la mère Gottrau. Ce René, qui avait pourtant Rosette Pasche, une fille unique et riche, pour la mener à la danse! On ne comprend rien à un pareil aveuglement. C'est bien vrai (car il faut tout dire) que Rosette n'aurait pas .dû quitter la danse de si bonne heure. Ça n'a pas façon. Les autres ont pris cela pour de la fierté mal placée, à ce qu'on dit. Moi, je pense que , n'ayant pas .dansé depuis deux ans, elle était fatiguée.

— Ou bien, peut-être ne voulait-elle plus danser. Finalement, chacun est libre, tout également.

— Oui, mais laisse-moi finir ce que je disais. Je suis sûre qu'A.my Lorand ne sera pas contint de savoir

que son neveu fait semblant de courtiser Jenny parce qu'elle est jolie ; on sait très bien que le compagnon en veut à Rosette pour de bon, et si son oncle l'appuie de ce côté, René a trop de bonheur.

— Our, mais encore faut*il que Rosette consente à la chose; elle n'est pas fille à s'engager sans y avoir bien réfléchi.

— Ça va bien sans dire. Au reste, on pense que M. Amy ne restera pas vieux garçon jusqu'à la fin de ses jours. Pour ma part, je n'en serais pas étonnée, car je l'ai entendu soupirer plus d'une fois pendant que je préparais son dîner. Voilà justement l'heure où il m'attend pour son petit relavage ; va faire du feu et ne reste pas dehors à prendre froid.

Pendant leur promenade, les jeunes gens de Groset pouvaient causer facilement deux à deux, grâce à la musique bruyante qui les précédait et à la bise qui soufflait. Gomme ils marchaient au pas, ils ne tenaient point à serrer les rangs de trop près. René profita de la circonstance pour essayer un rapprochement avec Rosette ; il lui fit des excuses sur ce qu'il s'était permis la veille à son égard, et dit que puisque cette marque d'amitié lui avait été désagréable , il promettait de ne plus essayer de la renouveler, tant qu'elle n'y consentirait pas de bon cœur; mais qu'elle devait comprendre qu'un garçon passionné pouvait bien, dans un moment de bonheur, dépasser un peu des bornes trop rigoureuses.

— Vous avez vécu tellement à part de nos réunions depuis deux ans, dit-il en terminant sa confession, que

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