Edmond MichoUe. Souvenirs personnels ■ Jn ;-■, j
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craignit de déchoir, de se perdre. L'effort, le travaiCau lieu d'exalter son génie, le glaçaient, en comprimaient la liberté et la grâce.
Le cas, qui est probablement unique, donne à la biographie de cet artiste une physionomie assez particulière. Alors que sa vie s'écoule avec l'ampleur d'une longue et féconde carrière, son œuvre est celle d'un de ces maîtres atteints par la mort avant l'ftge et lorsque commençait seulement d'évoluer leur génie créateur. En sorte qu'on est amené, dans une étude musicale, et si l'on veut l'éviter l'anecdote, à s'attacher bien moins à l'homme même qu'à cette vive Hamme de génie qui l'exalte un moment, à caractériser sa personnalité dans l'évolution de la musique de son pays, à déterminer, dans ses partitions à l'inspiration abondante, la part de la fantaisie et celle de la vérité, à examiner s'il subit la mode de son temps ou s'il la domine et réagit contre elle... Cette lutte, cette réaction, est, en somme, ce qui attache le plus dans l'étude du génie de Rossini et ce qui en consacre l'immortalité 1
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Gioacchino Rossini est né le 28 février 1792, à Pesaro (Marches), fils unique de Giuseppe Rossini, de Lugo (Romagne) et d'Anna Guidarini, de Pesaro '. Giuseppe, que l'on surnommait il Vivazzn, à cause de son humeur vive et spirituelle, était trompette public de son métier. !l avait quitté sa ville natale quelques années auparavant, pour tenir le même emploi à Pesaro. Anna, qu'il y trouva et épousa en 1790, était une simple femme du peuple, sans instruction, mais d'un véritable instinct musical, et douée d'une fort belle voix. Leur fils avait donc de qui tenir, et, de fait, il ne tarda guère à montrer, réunis chez lui, les dons de l'un et de l'autre. A Pesaro, d'ailleurs, tout chantait, fout était sonore et harmonieux autour de l'enfant. Salzboura
I. Pour les années de jeunesse de Rossini, il faut lire les récents travaux d'un érudit Italien qui a t'ait de l'histoire du maître l'un des buts de sa vie : M. Radicciotli [Primi anni e studi di Gioacchino liossini^ Turin, 191 7), et chapitre (igiJ) de l'histoire de la musique dans V Encyclopédie de Lavîgnac, Paris, Delagrave, tome II.
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avait ainsi jadis enivré les premières années de ce Mozart qui, voici juste deux mois, venait de mourir à Vienne...
Seulement, cette douce vie dura peu. Il Vivazza montra tant d'enthousiasme républicain à l'arrivée des troupes françaises, en 1796, qu'il «n perdit sa place, aussitôt celles-ci disparues. Même, il fut arrêté un beau jour en 1799, à Bologne, où il était alors, et relâché seulement au retour des Français Tannée suivante. Mais que devenir, dès lorsi' — On prit le parti de mener une vie errante, une vie théâtrale, où chacun contribuait pour sa part à Tentretien de la famille. Le père jouait du cor à l'orchestre, la mère chantait sur la scène, cowme prima donna (il n aurait tenu qu'à elle de continuer cette carrière, si elle Teùl appréciée), et l'enfant lui-même faisait entendre, à l'occasion, un clair et pur soprano, que les maîtrises de Lugo et de Bologne ne tardèrent pas à rechercher. M"*' Giorgi Righetti (la première Rosine), qui rédigea, en 1823, ses souvenirs sur les années de jeunesse du maître de Pesaro, assure que rien n'était plus émouvant et tendre que sa voix et son accent.
Disons tout de suite que ce joli organe se mua en un chaud et velouté baryton, que Rossini faisait volontiers entendre dans l'intimité, chez lui ou chez ses amis, en s'accompagnant au
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piano, qu'il guidait délicieusement... et qu'il conserva fort longtemps.
Son père, cependant, ne tarda pas à juger que l'enfant avait l'étoife de tout autre chose qu'un chanteur. A un certain Prinetti, musicien et liquoriste tout ensemble, qui lui avait vaguement enseigné l'épinette, à Bologne, avait succédé, lorsque la famille était revenue à Lugo, un chanoine de cette ville, D. Giuseppe Malerbi ; et celui-ci, qui eut le bon goût, en enseignant le chant et le clavecin à son élève, de lui révéler Haydn et Mozart, avait fait naître en même temps chez lui de bien autres instincts que ceux d'un exécutant.
Gioacchino demeura sous sa direction jusqu'en 1806. 11 n'avait encore que quatorze ans, mais déjà sa facilité, son imagination musicale, lui donnaientpresque relief d'artiste. Le voici, cette môme année, membre de VAcadeniia Filarmonica de Bologne (toujours conuiie Mozart à quatorze ans également)... Aussi son père le fit-il entrer au Liceo musical de cette ville, pour y apprendre vraiment son métier.
Il y trouva d'excellents maîtres et s'y assimila tout ce qu'il put, avec une humeur sans doute plus vagabonde que docile, mais des dons qui ajoutaient du prix à ses moindres acquisitions et surtout une intuition déjàgéniale des sources
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les plus fécondes où son art, Tart de l'Ecole Italienne, devait puiser s'il voulait se renouveler et se reprendre. On le voit poursuivre Tétude du chant et du piano avec le P. Angelo Tesei (et devenir ainsi un accompagnateur de premier mérite), celle du contrepoint et de la composition avec le P. Stanislas Mattei, et se familiariser en passant avec l'exercice de quelques instruments, tel le violoncelle... On le voit surtout cherchant et travaillant seul.
Ce que cet instinct, dont il n'eut que le tort de se contenter trop facilement, enseignait à Rossini, c'est l'importance de Torchestre et l'intérêt qu'il y avait à donner, pour lui, de la couleur et de la force à la mélodie, trop uniquement maîtresse de la scène lyrique et dont, génie à pari, — le génie était de plus en plus rare, — les développements servaient de simples thèmes à une virtuosité incessante et constamment renouvelée. On Ten croit volontiers, quand il dit luimême que l'improvisation intense à laquelle le conduisaient, et la nécessité de gagner, avec sa vie, celle de ses parents, et le goût du public d'alors, et la facilité de ses premiers succès, Tempécha toujours d'approfondir la structure intime du drame musical, et de rompre nettement avec les usages lyriques, en quelque sorte inamovibles : ensembles immobiles, broderies
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échevelées en guise de pathétique, répétitions abusives, etc.
Seulement il n'ajoute pas, — repassant sur le tard, en sa mémoire, toute cette période si brillante, — qu'il n'aurait jamais trouvé le courage de cette réaction. Plus sa haute intelligence et sa pratique habituelle, en amateur, des autres musiques, l'amenaient à la claire vue du travail qu'il eut dû accomplir, plus il se retranchait dans la paresseuse conviction qu'il eut été, qu'il était incapable d'en venir à bout.
Au temps où il travaillait, il ne se contentait pas de Tétude des maîtres de la scène italienne, alors bien dévoyée, des Pergolèse.et des Gimarosa. De lui-même ou sur les conseils du P. Mattei, il abordait la musique allemande, et avec un zèle, une conviction, qui lui avaient fait donner, par ses camarades étonnés (Ferdinand Miller nous en a gardé le souvenir) le surnom significatif de tedeschino. De fait, on sait qu'il mettait en partition, comme exercice, les quatuors de Haydn et de Mozart. Et voici ce qu'il conte, en 1860, à Richard Wagner :
« Faute de posséder une instruction musicale approfondie, — d'ailleurs, où Taurais-je acquise de mon temps en Italie ? — le peu que je savais, je l'ai découvert dans les partitions allemandes. Un amateur de Bologne en possédait quelques-
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unes : La Création^ Les Noces de Figaro^ La Flûte enchantée.,. Il me les prêtait, et comme je n'avais pas, à quinze ans, les moyens de me les faire venir d'Allemagne, je les copiai avec acharnement. Je vous dirai qu'il m'arrivait même le plus souvent de ne transcrire d'abord que la partie vocale seulement, sans examiner Taccompagnement d'orchestre. Alors, sur une feuille volante, j'imaginais un accompagnement de mon cru, qu'ensuite je comparais à ceux d'IIaydn et de Mozart. Après quoi je complétais ma copie en y ajoutant les leurs. Ce système de travail m'a plus appris que tous les cours du Lycée de Bologne. »
L'idée était excellente en effet, pour un autodidacte pressé de produire. Il serait curieux, si on pouvait les étudier, de chercher les traces de cette éducation spéciale dans les premières productions du jeune musicien. Sinon cet air bouffe pour soprano, sa toute première œuvre, ou ses duos de cor^ écrits pour son père, ou les improvisations de toute sorte auxquelles Fentraînait sa fréquentation chez les Mombelli et dont la principale est l'esquisse d'un Demelrio que nous retrouverons un peu plus tard : œuvre de la
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mère (poète aimable et fécond), chantée par tous les enfants (une vraie troupe lyrique). Du moins les pièces d'église ou de concert qui furent ses premiers travaux commandés : une messe pour voix d'hommes, destinée à une église de Ravenne, un graduel concertant à trois voix, des quatuors pour cordes, et d'autres morceaux pour instruments divers. . . ; une cantate de distribution de prix, celle que ses camarades exécutaient chaque année et qui fut, le ii avril 1808 : // pianto darmoniaper la morte dOrfeo, pour ténor et chœur. . ; enfin une symphonie en mi b. (1809), c'est-à-dire une ouverture, avec fugue, qui devait reparaître dans son premier ouvrage pour la scène.
Quoi qu'il en soit, et, très probablement, sans se faire aucune illusion sur son bagage technique, mais parce qu'il avait hâte d'être utile aux siens, parce qu' « il s'agissait pour lui de faire vivre son père, sa mère et sa iri'and'mère* », Rossini, dèsses dix huit ans, dès 1810, quittait le liceo de Bologne pour aborder le théâtre et voler de ses propres ailes.
L'occasion lui en avait été offerte par un ami de sa famille, Giovanni Morandi-. Compositeur