La visite de R. IVagncr à liosaini, lac. cit
2. Coul»' par Radicciotti qui fail allusion à une leUre de Rossini même, lac. cit.
..fi si
la
ROSSIM
LA VIE
et maître de chant réputé, celui-ci avait fait partie, avec sa femme, Rosa, de la troupe lyrique à laquelle appartenaient les Rossini ; il avait suivi Tenfant dans ses premiers progrès de musicien et savait son désir actuel d'écrire pour la scène. \ cette époque, il se trouvait à Venise où Rosa Morandi, dont le succès de prima donna était grand dans les divers théâtres d'Italie, avait été engagée pour la saison d'automne au San-Moïse, Or les représentations étaient à peine commencées, qu'un sérieux embarras affolait Timpresario : il avait affiché cinq œuvres nouvelles et voici que Tauteur de la cinquième (un musicien allemand, parait-il), quittait la place sans laisser la moindre partition. Morandi pensa aussitôt à son jeune ami. La lettre reçue, Rossini partait, tout enfiévré de joie ; sitôt arrivé, il prenait possession du libretto... ; et, quelques jours après, les répétitions pouvaient commencer.
Encore ici nous dirons : il serait curieux de connaître quelle partition le jeune compositeur avait apportée à ses interprètes. Car ce n'était pas celle que nous possédons : — La Cambiale di matrimonio (La lettre de change de mariage) ; — et qui sait dans quelle voie, autrement aiguillée, il eût poursuivi dès lors, s'il n'avait été aussitôt arrêté et corrigé? Tout frais émoulu de son étude « tudesque », Rossini avait en effet pro-
posé aux musiciens de Torchestre des parties si nourries, si complexes (?) que les interprètes lyriques, déroutés de l' « accompagnement » auquel ils étaient habitués, refusèrent tout net de chanter : On ne les entendrait plus !
Le coup était rude et le pauvre débutant en fut un moment atterré. Morandi, chez qui il logeait, le trouva en larmes dans sa chambre. Heureusement que le remède était facile : avec sa grande habitude des partitions à la mode, le maître lui-même allégea l'orchestre, ménagea des silences propices aux effets vocaux, soutint et souligna le chant... Et cette fois, les interprètes et le public également satisfaits, un très sympathique accueil fut fait à l'ouvrage.
La voie ouverte, Rossini n'avait plus qu'à s'y lancer résolument. C'était une vie pleine d'imprévu que celle des maestri de celle époque, « engagés » de saison en saison, comme leurs interprètes mêmes, et de ville en ville, selon les besoins des impresarii. Mais elle rapportait suffisamment, si le succès répondait aux efforts. Par exemple, il y fallait de la docilité, de la souplesse. 11 n'était question de choisir, ni les sujets, ni les chanteurs.
Le jeune musicien, par son humeur comme par son génie naissant, eut préféré ne traiter que des comédies lyriques. 11 raconta plus tard
ROSSIXI
LA VIE
iS
à R. Wagner que Beethoven, lorsqu'il lui rendit visite (en 1822), ne lui avait caché, ni sa préférence pour ses opéras-bouffes, ni son conseil de traiter surtout ce genre lyrique. Mais, ajoutait-il, « je n'avais guère le choix des libretti, qui m'étaient imposés par les impresarii. Que de fois ne m'est-il pas arrivé de ne recevoir d'abord qu'une partie du scénario, — un acte à la fois — dont il me fallait écrire la musique sans connaître la suite ni la fin du sujet !... »
En effet, après Venise, c'est à Bologne que nous le retrouvons, en 1 8 1 1 . 11 y dirige une exécution des Saisons, de Haydn, et il y écrit pour Esther Mombelli, l'une des filles de ces amis qui l'avaient si bien accueilli, une cantate (dont on ignore Tauteur), sur le thème de Didon délaissée par Enée : Didone abbandonala. Surtout, pour la saison d'automne au théâtre del Corso, un libretto d'importance lui est confié (on ne sait de qui, encore de quelque dilettante de la ville...), un opéra -bouffe en deux actes : VEquivoco stravagante. Et un nouveau succès, sans grande portée au surplus, accueille celte œuvre aimable.
Plus significatif apparaît Vlnganno felice (L'heureux stratagème) oc farce » en un acte, œuvre de Foppa, donnée par le Théâtre San- Moïse, à Venise, pendant le carnaval de 181 2. C'est le premier ouvrage de Rossini qui ait passé
les monts et « fait fortune » à l'étranger, à Paris, par exemple, où le Théâtre Italien le joua de 1819 jusqu'à 1828.
Une autre « farce » suit celle-ci, au même théâtre, pendant la saison d'automne : La scala di seta (L'échelle de soie), encore un acte, de G. Rossi... succès modéré.
Mais entre les deux se place un « oratorio » en deux actes (pourquoi ce titre ?) Ciro in Babilonia, œuvre d'Aventi, donnée par le théâtre municipal de Ferrare, au moment du carême.
Rossini n'avait cependant pas abandonné cet « opéra séria » qu'il devait à M'""" Viganô-Mombelli : Demetrio e Polibio. Achevé, éprouvé en quelque sorte (certaines pages avaient été introduites dans Ciro)^ chanté par Mombelli père et ses deux filles, il fut représenté à Rome, le 18 mai 1812, sur la scène du Théâtre Valle.
Cette année est du reste marquée d'une vraie fécondité, chez le jeune compositeur. Sans parler à'unthème varié ^ d'un quatuor pour flûte, clarinette, cor et basson, qui ne manque pas d'adresse et d'idées, l'automne de 181 2 vit applaudir à la fois La Pietra del Paragone^ à Milan, et VOccasionc fa il ladro, à Venise. Et la première surtout lui fait le plus grand honneur. Cette « Pierre de touche » opéra-bouffe en deux actes, œuvre de L. Romanelli, donnée sur l'illustre
tB
théâtre de la Scala, montre une personnalité, une imagination dans Texpression scénique qui sortent tout à fait de l'ordinaire, et que le gouvernement se plut à reconnaître en exemptant Tauteur de vingt ans, de ses obligations militaires. « L'occasion fait le larron » appelée aussi « L'échange de valise » // Camôio délia valigia, livret de L. Prividali, est au contraire une « farce » assez froide, qui ne vécut guère.
Un autre acte du même genre, mais écrit par Foppa : Il Figlio per azzardo ou II Slgrior Bruschino, donné sur la même scène mais au carnaval suivant (i8i3), a été plus heureux. Xon pas tout d'abord : une anecdote connue (lancée par Azevedo, avec un grand luxe de détails) prétend que Rossini, furieux de Tinfériorité des livrets qui lui étaient offerts, aurait traité ce dernier comme une plaisanterie, et que ce parti aurait même indisposé le public. Nous verrons ce qu'il en faut penser. Mais il est certain que cette bluette n'en demeura pas là et fit quelque fortune. Elle est du petit nombre des œuvres qui ont été rééditées et elle a reçu bon accueil Ion»-temps après, même à Paris, où OITenbach eut l'idée de l'offrir à sonpublicdes Bouffes (en i858).
Nous sommes ici au vrai moment où Rossini termine en quelque sorte son stage au théâtre et prend place parmi les artistes sur lesquels
LA VIE
son pays est le plus en droit de compter. Une autre scène de Venise, la Fenice, en ce même carnaval de i8i3, faisait triompher Tancrède,
Tancredi in Siracusa^ — tel était le titre original de Tœuvre — eut en effet, le 6 février, un de ces succès d'enthousiasme qui débordent et se répercutent d'autant plus qu'on les attendait moins. En abordant r<( opéra séria >i Rossini montait un degré dans la dignité de son art, passait l'épreuve de maître, apportait son « chefd'œuvre 0. Mais l'imprévu, c'est qu'il fut si différent des modèles courants, c'est qu'il sortît avec tant de désinvolture des voies classées ; cette audace nouvelle, sans doute, ne s'apercevait pas beaucoup, tout d'abord, mais elle était bien le secret de l'attrait surprenant exercé par l'œuvre et accusait de traits tout particuliers la personnalité du musicien. Celui-ci, en effet, n'avait, en changeant de genre, rien modifié à sa façon de comprendre la vie scénique : il en avait seulement élargi l'expression.
Nous en louerons l'écriture, mais c'est d'ailleurs la sensibilité, la passion, le charme, répandus à travers cette partition, qui affirmèrent surtout sa victoire. Tel air, telle phrase, telle
Rossini. 1
ROSSINI
LA VIE
intonation, devint soudain si populaire qu'il semblait qu un enchantement s'en fût dégagé.
Un renom aussi éclatant ne pouvait que ménager à l'œuvre, par tous pays, un accueil également chaleureux. Bien qu'arrêté en i843. Tancrède a été, depuis 1822, Tun des plus grands succès du Théâtre Italien de Paris : ses représentations s'y chiffrent par deux centaines.
Rossini avait alors tout juste vingt ans! Quelques mois plus tard — car c'était, dès lors, parmi les entreprises théâtrales, à qui offrirait des sujets au jeune maître... et de plus séduisants appointements,— il prouvait, en revenant à son goût naturel, la souplesse de sa brillante inspiration : un autre théâtre de Venise, le San Benedetto, représentait Vltalienneà Alger.
Le libretto était d'un certain Ange Anelli (celui de Tancrède était de Gaetano Rossi, j'ai omis de le dire). Une vraie folie, un modèle d'opérette, comme nous la concevons chez nous, mais relevé par une musique où la fantaisie inventive et débridée est constamment de bon oroût où la verve est fine et spirituelle. Le succès ne fut pas moins grand que celui de Tancrède et se prolongea plus encore, ce qui est naturel, car la farce, quand elle ne fait pas long feu, est hors du temps et de la mode. A Paris, où ce fut la première œuvre accordée, — à
contre-cœur et dans les pires conditions — aux dilettantes par le Théâtre Italien de 1817, V Italienne se jouait encore en 1866.
Une cantate lui succéda : Eglé et Irène, écrite pour la princesse Amélia Belgioioso à Milan, (1814) ; puis encore un opéra séria, pour le carnaval, au Théâtre de la Scala : Aureliano in Palmira, œuvre de Félix Romani ; enfin, du même poète, sur la même scène, mais à la saison d'automne, un nouvel opéra buffa, // Turco in Italia,
On ne sait rien de la cantate, qui ne fut exécutée que dans les salons de la princesse son inspiratrice. Aureliano, froidement accueilli, prit tout de suite rang parmi ces partitions sans avenir où l'auteur puise ensuite à son gré au profit de ses œuvres nouvelles et selon son expérience acquise. On n'ignore pas que le procédé a été constant chez Gluck ; Rossini ne l'employa pas moins. Il apprit encore autre chose, dit-on, dans cette aventure : la défiance des virtuoses. Pour une fois qu'il avait dû employer Velluti, parmi ses interprètes, il s'aperçut que, par des remaniements progressivement ingénieux, ce sopraniste célèbre et délicieux faisait sien chacun des morceaux dont il était l'interprète, et ne lui laissait plus, en fin de compte, qu'un rapport lointain avec l'original.
so
ROSSINI
Rossini se promit d'écrire désormais lui-même les lioritures nécessaires... ou jugées telles. Quant au Turc en Italie, s'il n eut pas, tout d'abord, meilleure chance (]u A lire lia no, sa fortune, un peu partout, se releva, et nous verrons <|ue ce n'était que justice. A Paris, il resta au répertoire de 1820 a 1842.
Un autre opéra séria, Sigismondo, de Foppa, iclot cette série noire, au carnaval de 181 5, mais €ette fois à Venise, à la Fenice. Il faut le compter comme une vraie chute... Rossini, dont la réputation n'en souffrait pas (tant ces retours de fortune étaient alors fréquents) et l'humeur sereine moins encore, prenait sa revanche, en Rattachant à quelque nouveau libretto, plus avantageux, et il n'en était que cela.
Ce libretto, il le trouva presque aussitôt avec Elisabetia regina cVIiighilterra, opéra séria de rabbé Tottola . Mais quelques événements s'introduisent ici dans la chronique de la vie de Rossini. C'est, d'une part, sa composition d'unllymne national destiné à glorifier le débarquement de Napoléon à Cannes, et qu'il fit exécuter, sous sa direction, à Bologne, au Théâtre Contacavalli. A- ' i-il été, de ce fait, inscrit sur les listes de pros- .cription par les Autrichiens redevenus maîtres .rde Bologne, et, afin de se faire bien venir du c^énéral de ces troupes et obtenir de lui un sauf-
LA VIE
ai:
conduit pour Naples, a-t-il eu l'adresse de présenter une partition sur une poésie de Monti à la louange de l'empereur, qui n'était autre que celle de VInno nazionale? Tout le monde le raconte, mais Rossini l'a démenti dans une lettre ^.. C'est, d'autre part, sa rencontre puis son mariage avec Isabelle Colbrand.
Les anecdotes abondent sur les amours de Rossini. On en trouvera l'écho dans Stendhal, notamment ". Je n ai garde de les raconter à mort tour. Mais la Colbrand tient une place particu* lière dans sa vie et dans son orientation musicale et l'on ne peut omettre de dire comment il la connut.
Elle était la prima donna, et un peu plus, de l'imprésario Barbaja, adjudicataire des deux théâtres lyriques de Naples : San Carlo et Dei Fondo. Pour s'assurer du jeune maestro à la mode, Barbaja lui fît une place de directeur de la musique, productive assurément, mais qui^ outre deux œuvres nouvelles par an, l'obUgeail à tous les arrangements d'airs qu'il plaisait aux virtuoses des deux sexes dlntroduire dans leur répertoire. Rossini s'en revancha en prenant la Colbrand pour gage. C'était une collaboration précieuse, que cotte très belle et très drama-