NOBLE THEATRE DE TOURE ARGENTINA
26 décembre 1813.
Par le présent acte fait en écriture privée, qui n'en a pas moins ss valeur, et selon les conventions arrêtées entre les contractants, il a été stipulé ce qui suit :
// signor Duca Sforza Cesarini, entrepreneur du susdit théâtre, engage le sirpior maestro Gioachino Rossini pour la prochaine saison du carnaval de l'année 1816; lequel Rossini promet et s'oblige de composer et de mettre en scène le second drame bouffe qui sera représenté dan.-^ la susdite saison au théâtre indiqué et sur le Uhreilo qui lui sera donné par le même entrepreneur; que ce Ubretto soit vieux ou neuf, le maestro Rossini s'engage à remettre sa partition dans le milieu du mois de janvier et à l'adapter à la voix des chanteurs; s'obligeant encore d'y faire au besoin tous les changements qui seront nécesi-aires, tant pour la bonne exécution de la musique que pour les convenances ou les exigences de messieurs les chanteurs.
Le maestro Rossini promet également et s'oblige de se trouver à Romr. pour remplir son engagement, pas plus tard que la fin de décembre de l'année courante, et de remettre au copiste le premier acte de son opéra, parfaitement complet, le 20 janvier 1816; il est dit le vingt janvier, afin de pouvoir faire les répétitions et les enstmbles promptemenl, et aller en scène le jour que voudra le directeur, la première représentation étant fixée, dès ce moment, vers le o février environ. Et aussi, le maestro Rossini devra également remettre au copiste, au temps voulu, son second acte, afin qu'on ait le temps de concerter et de faire les répétitions assez tôt pour aller en scène dans la soirée indiquée plus haut; autrement ledit maestro Rossini s'exposera à tous les dommages, parce qu'il doit en être ainsi et non autrement.
(1) J'emprunte la traduction de ce document, dont je ne connais point l'original ^ au livre de JIM. Escudier frères : /ionn/»/, sa rie et sc.v œuvres .
Le maeslro Rossini sera, en outre, obligé de diriger son opéra selon l'usage et d'assister personnellement à toutes les répélitions de chant et d'orchestre toutes les fois que cela sera nécessaire, soit dans le théâtre, soit au dehors, à la volonté du directeur; il s'oblige encore d'assister aux trois premières représentations, qui seront données consécutivement, et d'en diriger l'exécution au piano, et ce, parce qu'il doit en être ainsi et non autrement. En récompense de ses fatigues, le directeur s'oblige à payer au maestro Rossini la somme et quantité de quatre cents écus romains (di scudi quattro ccnto romani) aussitôt que seront terminées les trois premières soirées qu'il doit diriger au piano.
Il est convenu encore que, en cas d'interdiction ou de fermeture du théâtre, soit par le fait de l'autorité, soit par tout autre motif imprévu, on observera ce qui se pratique habituellement dans les théâtres de Rome ou de tout autre paj's en pareil cas.
Et, pour garantie de la complète exécution de ce traité, il sera signé par l'entrepreneur et aussi par le maestro Gioachino Rossini ; plus, le susdit entrepreneur accorde le logement au maestro Rossini pendant toute la durée du contrat, dans la même maison assignée au signor Luigi Zamboni.
On remarquera que ce traité, signé le 26 décembre 18 lo, stipulait que la représentation de l'ouvrage promis aurait lieu le o février 1816; par conséquent le livret devait être choisi, la partition écrite, l'opéra appris, répété, monté et joué dans l'espace de quarante jours. Or, veut-on savoir quel ouvrage était l'objet de ce contrat singulier, quel chef-d'œuvre Rossini s'engageait à produire en pu'ulic dans un délai si rapproché, et cela pour la somme de 400 écus romains, c'est-à-dire environ 2,000 francs? Ce n'était ni plus ni moins que son adorable Barbier de Séville, ce chef-d'œuvre d'esprit, de gaieté, d'entrain et de bonne humeur, qui après un demi-siècle est toujours florissant, et qui a fait la fortune de tous les théâtres du monde!
Il n'entre pas dans ma pensée de faire ici la critique et l'analyse de cette œuvre merveilleuse; mais son histoire est curieuse, singulière à plus d'un titre , et j'essaierai de la retracer aussi rapidement que possible.
Le directeur du théâtre Argentina voulut un livret neuf, quoique, aux termes de son traité avec Rossini, il eût pu se contenter d'un vieux. Il chargea de le faire un nommé Sterbini, secrétaire du trésor, qui faisait de la littérature en amateur, et lui indiqua le sujet du chef-d'œuvre de Reaumarehais. Lorsque les deux collaborateurs eurent été présentés l'un à l'autre, et qu'ils eurent lié
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connaissance, Rossini demanda à Steibini s'il était honnne à s'installer avec lui, dans une chambre de son appai-tement, et à sr livrer sans relâche au travail jusqu'à ce que tout fut termin('. Sterbini répondit affirmativement, et tous deux se mirent aussitôt. à la besogne sans perdre une minute. Le librettiste faisait connaître au musicien les situations à traiter, celui-ci indiquait ensuite à celui-là les coupes les plus favorables à tel ou tel passage, le poëte lirait au fur et à mesure ses vers au compositeur, et celui-ci les mettait en musique incontinent, mettant les bouchées doubles, et instrumentant un morceau après en avoir écrit les parties vocales. Pendant que tous deux s'escrimaient ainsi, les copistes, installés dans une pièce voisine, travaillaient sans relâche, tt venaient prendre chaque feuillet de la partition à mesure qu'il était écrit, pour tirer de ce feuillet encore humide les parties séparées des rôles, des chœurs et de l'orchestre. Entin, au bout de treize jours de ce travail insensé, pendant lesquels poëte et musicien avaient dormi et mangé par raccroc, et seulement quand la fatigue et le besoin les y obligeaient impérieusement, le Barbier était né, — complet, vivant, et bien portant.
i\Jais ce n'est là que la première partie de l'odyssée de ce chefd'œuvre.
On sait que Paisiello avait déjà traité le sujet du Barbier, et que l'opéra conçu par lui sur l'étonnante comédie de notre Beaumarchais avait été représenté en 1789, à Saint-Pétersbourg, oîi il était maître de la chapelle impériale ; de là, l'œuvre du maître napolitain avait rayonné sur toute l'Europe, et avait reçu, particulièrement en Italie, un accueil très-llatteur. Le public parisien a été mis à même, récemment, d'apprécier la valeur incontestable de la partition de Paisiello, l'aimable théâtre fies Fantaisies-Parisiennes, qui a pris depuis la place et le nom de l'Athénée, en ayant donné une très-bonne traduction.
Or, il arriva ceci, que Kossini fut taxé d'outrecuidance en osant remettre le Barbier en musique, et qu'on l'accusa de vouloir nuiro à la gloire de Paisiello, qui le premier avait eu cette idée. Le fait est d'autant plus singulier qu'il était d'une fréquence extrême en Italie, où, pendant près d'un siècle, les compositeurs n'avaient cessé de remettre en musique, les uns après les autres, tous les jioënies lyriques d'Apostolo Zeno, de Métastase et de quelques autres. Ce que les musiciens italiens ont ()rocluil de !\'erone. d'Ar-
taserse, d'Olimpiade, d'Alessandro neW Indie, etc., etc., est incalculable. Pourquoi donc Rossini, qui avait pris la précaution de faire faire un nouveau livret sur le sujet précédemment choisi par son devancier, devenait-il ainsi un objet de critique et de colère"? C'est ce qu'il est difficile de savoir. Peut-être était-ce Paisiello luimême, — dont le caractère peu estimable est suffisamment connu, — qui, de Naples, oîi il s'était retiré et où il devait mourir l'année suivante, ameutait contre celui cju'il considérait comme son concurrent tous les sentiments hostiles et conspirait sourdement la chute de l'œuvre nouvelle. Du moins l'a-t-on dit, et il ne semble pas que ce soit tout à fait à tort.
Rossini, par un sentiment très-honorable de respect pour le vieux maître, avait cependant eu l'attention de lui écrire à ce sujet (Ij, en lui déclarant que son intention avait été, non point d'entrer en lutte avec lui, mais simplement de traiter un sujet qui lui plaisait De plus, et pour éviter jusqu'à l'apparence d'un désir de compétition de sa part, il avait fait changer le titre du livret, qui, sur sa demande, avait été ainsi intitulé : Almaviva, ossia l'inutile precauzione, et qualifié de la sorte : Commedia del Signor Beaumarchais, di nuovo Interamente versificata, e ridotta ad uso delV odierno teatio musicale iiallano, da Cesare Sterbini, Romano, etc. (Comédie de M. Reaumarchais, entièrement versifiée à nouveau et arrangée à l'usage du théâtre musical italien de nos jours, par Césai Sterbini, Romain, etc.).
Enfin, pour que les désirs et les intentions des deux auteurs fussent clairement expliqués au public, et que celui-ci ne pût se méprendre à ce sujet, la préface suivante fut placée eu tète du livret.
AVERTISSEMENT AU PIBLIC.
La comédie de M. Beaumarchais, intitulée le Barbier de Séville ou la Précaution inutile, se présente à Rome sous forme de drame comique, avec le titre à\4lmaviia ou la Précaution inutile, dans le but de convaincre pleinement le public des sentiments de re.-:pect et de vénération
(i) M. Azevedo a nié ce fait dans sa Biographie de Rossini : il est pourtant très-exact, comme on va le voir tout à l'heure par une lettre de Rossini lui-même.
qui animent l'aLUeur i!e k musique du présent drame envers ife si célèbre Paisiello, qui a déjà traité ce sujet sous son titre primitif.
Appelé à entreprendre cette même tâche difficile, le maestro Gioachino Rossini, afin de ne point encourir le reproche d'une rivaliié téméraire avec l'immortel auteur qui l'a précédé, a expressément exigé que le Barbier de Séville fût entièrement versifié à nouveau et qu'on y ajoutât, pour les morceaux de musique, plusieurs situations nouvelles réclamées d'ailleurs par le goût théâtral moderne, qui a tant changé depuis l'époque où le renommé Paisiello écrivit sa musique.
Quelques autres différences entre la contexture du présent drame et celle de la comédie française ci-dessus citée, se sont produites par la nécessité d'introduire dans le sujet les chœurs, soit pour se conformer aux usages modernes, soit parce qu'ils sont indispensables dans un théâtre dont les proportions sont si vastes. Le public courtois est informé de ce fait, pour qu'il excuse aussi l'auteur du présent drame, (jui, sans le concours de circonstances aussi impérieuses, n'aurait osé introduire le plus léger changement dans l'ouvrage français consacré par les applaudissements de toute l'Europe.
Toutes les précautions prises par Rossini et son collaborateur pour détourner l'orage qui s'apprêtait à fondre sur eux turent, on peut le dire, aussi inutiles que celles de Bartholo pour conjurer l'antipathie de sa pupille. Quoi qu'on eiit pu faire pour les apaiser, les Romains étaient e.\aspérés d'avance contre Rossini, sottement entêtés dans les idées qu'ils s'étaient formées au sujet du Barbier, et la première représentation du chef-d'œuvre, outrageusement sifflée, fut l'un des scandales les plus complets dont les annales dramatiques offrent l'exemple. Voici comment Zanoliiii, dans l'écrit que j'ai déjà cité, rend compte de cette première représentation :
- . . Les Romains se rendirent au théâtre, persuadés qu'ils allaient entendre une musique détestable, et disposés à punir un ignorant vaniteux. L'ouverture fut exécutée au milieu d'un brouhaha confus, (trécurseur de la tempête. Garcia voulut accompagner avec sa guitare le premier air du comte Almaviva ; toutes les cordes cassèrent à la fois, et alors commencèrent les quolibets, les rires, les sifflets. Peu après, don Basilio, un vieux chanteur de la chapelle Sixline, trébucha en entrant en scène, tomba et s'abîma le nez : il ne fallait point autre chose ; les sitïïets et les rires éclatèrent de toutes parts, et l'on m; voulut et ne put en écouter davantage. Un personnage applaudissait pourtant, un seul, et c'était l'auteur; et plus, il se fatiguait à battre des mains, plus les sitïïets augmentaient; et, quand la fureur de la foule excitée fut portée à son comble, il monta sur sa chaise, afin que tout le monde pot le voir, et donna aux acteurs
avec la lèfe, avec les mains, avec la voix, des témoignages d'approbation. Enfin, jusqu'à ce que l'orchestre fût complètement évacué, il demeura intrépide, attendant et recevant jusqu'à la dernière injure. Il devait assister à la seconde représentation, mais il trouva un prétexte pour s'en excuser, et les directeurs en furent enchantés parce qu'ils le craignaient, en même temps qu'ils avaient confiance dans sa musique. Or, pendant cette soirée, Rossini causait chez lui avec ses amis, lorsqu'on entendit des cris dans la rue, devant la maison, et qu'on vit la lumière de nombreuses torches. Lorsqu'on distingua parm.i les cris le nom de Rossini, lui et ses hôtes pâlirent ; mais, ensuite, la voix de quelques amis a.yant été reconnue, les portes furent toutes grandes ouvertes aux envoyés des spectateurs réunis à l'Argentina et qui, transportés d'enthousiasme, denjandaient que le maestro se présentât : Rossini s'y rendit, pour ainsi dire porté en triomphe, et fut couvert d'applaudissements (1).
Ou voit combien ce merveilleux Barbier, qui depuis lors n'a cessé de faire les délices de l'univers intelligent, fut, à sa venue en ce monde, bousculé, cahoté, ballotté, maltraité. Rossini a résumé lui-même l'historique de ce chef-d'œuvre dans une lettre adressée, il y a quelques années seulement, à l'un de ses meilleurs amis, en réponse à la demande que voici :
Paris, 20 mars iS60 .
Mon cher Rossini,
Vous pouvez penser que la promesse que vous avez bien voulu me faire di iianche dernier n'est pas de celles qu'on laisse dans l'oubli, et je viens vous redemander de combler tous mes désirs en traçant de votre main, sur la page qui précède nia partition chérie du Barbier, un petit exposé sur l'époque où ce chef-d'œuvre fut conçu par vous, les circonstances qui l'accompagnèrent, comment il fut accueilli à la première représentation, où elle eut lieu, en combien de jours il fut composé, etc.. Je ne vous parle pas de la durée de sa gloire, nous en savons déjà bien assez pour affirmer que ce seront les siècles futurs qui la diront.
Si je possédais cet historique, joint au chef-d'œuvre que je tiens de votre précieuse amitié, vous auriez encore une fois <;omblé tous les souhaits du pkis affectionné et du plus dévoué de vos admirateurs.