SCITIVAUX
Rossini répondit aux sollicitations de son ami par la lettre sui-
(1) Zanoi.ini : Gioachino liossini (.l/;c Ilalianaj.
vante, curieuse à jjIus d'un litre, et intéressante surtout en ce qu'elle relève certaines erreurs accréditées jusqu'ici :
Très-cher Scitivaux,
Puisque ma langue natale vous est familière, laissez-moi dans celle-ci vous faire l'historique par vous désiré de mon Barbier de Séville.
Je fus appelé à Rome en I8I0, pour composer, au théâtre Valle, l'opéra de Torvaldo et Dorliska, qui eut un bon succès; mes interprèles turent Galli, Donzelli et Remorini, les plus belles voix que j'aie jamais entendues : le duc Cesarini, propriétaire du théâtre Argentina et directeur dans la même saison de carnaval , faisant de tristes affaires dans son entreprise, me proposa de lui faire (à la hâte) un opéra, pour la fin de ladite saison; j'acceptai, et je m'associai à Sterbmi, secrétaire de trésorerie et poète, pour chercher un sujet de poème que je devais mettre en musique; le choix tomba sur k Barbier^ je me mis à l'œuvre, et en treize jours le travail fut accompli. J'avais pour interprètes Garcia, Zamboni, et la Giorgi Righetli, tous trois vaillants. J'écrivis une lettre à Paisiello, lui déclarant n'avoir pas voulu entrer en concurrence avec lui, sentant mon infériorité, mais seulement traiter un sujet qui me souriait, en évitant autant que possible les mêmes situations de son libretto : cette démarche faite, je me crus à l'abri de la critique de ses amis et de ses légitimes admirateurs. Je me trompais ! A l'apparition de mon opéra, ceux-ci se précipitèrent comme des bêtes fauves contre l'imberbe maestrino, et la première représentation fut des plus orageuses. Moi, pourtant, je ne me troublai pas, et pendant que le public sifflait,^ j'aj)plaudissais mes exécutants. Cet orage passé, à la seconde représentalion, mon Barbier^ qui avait un excellent rasoir (Beaumarchais), rasa si bien la barbe des Romains que je fus porté en triomphe. (Phrase théâtrale.)
Vous voici exaucé, mon bon ami; soyez heureux et croyez-moi toujoui's votre affectionné,
G. RossiNi.
Paris, 22 avril 1860.
ilet historique du Barbier, plus complet qu'il n'a jamais été t'ait, ne le serait pas encore si je n'y ajoutais ce qui va suivre. En '18()8, quatre-vingts ans après l'apparition du Barbier de Paisiello, plus d'un demi-siècle après la représentation de celui de Rossini, un jeune compositeur italien, connu seulement par deux ou trois opérettes sans importance, dont l'une, / due Orsi, avait été écrite par lui sur ime adaptation d'un vieux vaudeville de Scribe, l'Ours et le Pacha, eut l'idée singulière de composer, lui aussi, un nouveau Barbicre di Siviqlia. L'entreprise était téméraire de la part
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d'un musicien obscur, qui n'avait point à la bienveillance du public les titres que Rossini pouvait fièrement invoquer en 1816, après avoir écrit Tancredi, la Pietra del Paragone et Elisahetta, sans compter ses autres ouvrages. Le jeune artiste, qui avait nom Costantino Dali' Argine, ne fut pas effrayé cependant, et non-seulement il mit son projet à exécution, mais encore, ayant trouvé un théâtre pour la représentation de son ouvrage, il écrivit à Rossini pour le prier de vouloir bien accepter la dédicace de sa partition. Le maître lui répondit avec une grâce charmante par la lettre que voici, qui fut publiée par plusieurs journaux italiens :