VIT
— Jegor!
— Que désire monseigneur ?
— Où conduit ce cliennin à gauche?
— Par là, derrière le moulin, monseigneur.
— Cela n'est pas possible. Nous sommes certainement déjà trop loin.
— Pardonnez, monseigneur, nous avons encore deux werstes à faire.
— Cela n'est pas vrai. Il y a déjà plus d'une heure que nous avons quitté le dernier relais.
— En vérité, Wladimir Sergejewitsch , il y a à " ine une demi-heure.
— Je suis sûr que tu es de nouveau gris , coquin !
• — Pas le moins du monde, monseigneur. A la vérité, le vieux négociant que nous avons ramené chez lui à Moscou, était si content de retrouver sa femme en convalescence, qu'il voulait absolument me faire boire la goutte; mais vous étiez si pressé qu'il n'a eu que le temps de me glisser dans la main une pièce de deux roubles.
— Et tu t'es permis de la prendre! Tu sais que je n'entends pas cela.
— Que fallait-il que je fisse, monseigneur? Vous étiez si pressé que je n'avais pas le temps de faire beaucoup de façons.
— Ehl postillon! connais-tu le chemin d'Utjeschino ?
— Comment ne le connaîtrais-je pas , monseigneur? J'ai plus d'une fois conduit Praskovia Iwanowan Lidin à la ville.
— Si je ne me trompe, c'est à huit werstes du relais qu'il faut se détourner delà route.
— C'est très-juste, monseigneur; mais laliui. tième werste est là-bas derrière le bois.
Rosslawlew ne dit plus rien. Au bout de cinq minutes, ils avaient dépassé le petit bois de bouleaux; la calèche quitta la grande route pour entrer dans un chemin de traverse qui passait au milieu des champs de blé. A droite et à gauche volaient à côté d'eux tantôt de petits bois , tantôt des groupes d'arbres isolés. De loin un bois de chênes se faisait voir, derrière lequel s'élevait la vaste maison de bois, construite par l'aïeul de Pauline, le brave major en second Lidin , tué à la prise d'Ismaëi. Au haut d'une côte rapide, le postillon descendit de son siège pour enrayer.
— Voyez donc, monseigneur, dit Jegor, n'estce pas là Fedora, la folle?... Oui, précisément; c'est elle.
Une jeune paysanne d'environ vingt-cinq ans, velue d'un saraian' déchiré, les cheveux épars et les pieds nus, vint à leur rencontre. Son visage pâle et décharné était si fort brûlé par le soleil, qu'il en paraissait presque noir; ses yeux
' Lofiçj vrlemcnt à un rang de boulons que povlenlles paysan îU's.
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gris-clair brillaient d'un certain éclat sauvage; elle regardait avec inquiétude de tous côtés. Tantôt e le courait avec vitesse , puis elle s'arrêtait, puis elle se parlait bas à elle-même; puis tout à coupelle poussait un éclat de rire si bruyant, si terrible, que Jegor frissonna et dit involontairement :
— Voilà une bien mauvaise rencontre! J'aimerais mieux qu'elle fût au diable!... Je ne puis souffrir cette folle.... Vous rappelez-vous, monseigneur , la pauvre Axinie qui demeurait dans notre village, et qui était aussi à moitié timbrée? Du moins elle n'était pas si borrible à voir. Elle ne faisait que chanter et danser; mais celle-ci passe la nuit dans le cimetière, et le jour elle ne parle que de morts et de cadavres.... D'ailleurs elle a tout l'air d'une morte elle-même; il ne lui manque pour cela que le linceul.
Pendant ce discours, la folle s'approche de la calèche, s'arrête, éclate de rire, et dit d'une voix enrouée :
— Que Dieu te soit en aide, monseigneur!
— Bonjour, Fedora; où vas-tu ainsi?
— Cela va sans dire.... à un enterrement.... Et toi, où vas-tu?
LA CHASSE ET LE RETOUR. l3l
— ATJtjeschino.
— A Utjeschino! Est-ce que la demoiselle est morte?
— Que dit la folle? s'écria Jegor.
— Prends garde à toi et ne sois pas malhonnête, reprit Fedora, sans quoi tu verras que moi aussi je sais me ^servir de pierres.
— Y a-t-il long-temps que tu n'as vu la demoiselle? demanda Rosslawlew.
— La demoiselle?... Laquelle?... Est-ce ta fiancée que tu veux dire?
— Oui, Fedora.
— Il n'y a pas long-temps qu'elle m'a donné au château un morceau de pain ; mais il était si blanc qu'il ressemblait à du pain bénit'.
— Elle se porte bien , par conséquent; n'estil pas vrai ?
— Non, grâce au ciel, elle est malade; elle mourra bientôt, et je mangerai une soupe au riz = à son enterrement.
* Le pain bénit qui , en Russie , s'appelle proswira , est un petit pain de froment sur lequel sont empreints les caractères /CJCC//^r/Xa, c'est-à-dire Jésus-Christ a vaincu.
* Cette soupe s'appelle en russe kutja ; elle j-e fait avec du riz et du froment cuils dans du nu'el , et se mange le jour elle lendemain de l'enterrement d'un mort , en symbole de l'iniraorlalité qui suit la vie déco monde.
l32 R0S3LAWLEW.
— Comment?... Tu dis qu'elle est malade?
— Eli ! monseigneur, interrompit Jegor, pourquoi vous occuper de ce que dit cette folle ; elle ment à tout le monde.
— Attends un peu, mon trésor; tu ne tarderas pas non plus à être couché sur le brancard.
— Je te souhaite la pépie, sorcière que tu es.... Voyez-moi cet épouvantail! Que la foudre t'écrase, maudite créature!... Eh bien! que regardes-tu encore? Va-t'en.
La calèche descendit la montagne; mais la folie continua son chemin en chantant : Laisse reposer les âmes près des saints.
Après que nos voyageurs eurent fait deux werstes au grand galop, ils arrivèrent près d'un petit bois de sapin. Non loin de la route on entendait le son du cor de chasse ; tout à coup un chasseur en petit habit circassien sortit du bois et fut bientôt suivi d'un second. En quelques instans, vingt cavaliers se montrèrent sur la lisière du bois, entourés d'une foule de lévriers. En avant des autres, et accompagné de deux piqueurs, on voyait, monté sur un coursier grispommelé , un gros monsieur en veste de chasse de velours noir, garnie d'énormes boutons de corail ; à sa ceinture de soie perse pendait un cou-
LA CHASSE t;T LE RETOUR. l33
tcaii de chasse richement monté à la turque. A côté de hii venait un homme grand et maigre, en redingote verte, serrée également autour de la taille par une ceinture à laquelle était attaché un large poignard circassien. Derrière le chasseur, il y avait une dizaine de domestiques entourés d'une meute. Quand la calèche fut arrivée près de la chasse, le gros monsieur retint son cheval et s'écria :
— Que vois-je? Rosslawlew! Arrêtez! arrêtez !
Le postillon obéit.
— Ah! vous voilà, Nicolas Stepanowitsch, dit Rosslawlew.
— Sois le bien venu, mon futur neveu! Eh! sur mon âme , tu es frais et bien portant. Nous ne t'attendions pas aujourd'hui. Mais , descends donc, mon petit ami.
— Je vous demande pardon , je suis pressé. — D'aller à Utjeschino? Cela n'est pas nécessaire. Tu n'y trouveras pas ta fiancée.
— Ah! mon Dieu! où est-elle donc?
— Que Jésus-Christ soit avec toi! D'où vient cette frayeur? Elles sont toutes, grâce au ciel, bien portantes. Elles sont allées en visite à la ville.
ï34 ROSSLAWLEW.
— Bonjour, Wladimir Sergejewitsch , dit le vieux monsieur maigre en redingote ; vous vous êtes fait lon2:-temns attendre.
— Je vais don€ me rendre directement à la ville.
— Ce serait encore pis! Vous pourriez les manquer. Elles seront ici dans une heure et demie. Je compte leur offrir un repas de chasseur au frais dans le bois. Mais descends donc de ta voiture.
Rosslawlew sauta de sa calèche.
— Maintenant recois encore une fois cordialement la bienvenue, cher fiancé, dit Nicolas Stepanowitsclî Ischorski en serrant la main de Rosslawlew. Sais-tu bien qu'avant que les dames n'arrivent, nous aurons le temps de tuer deux ou trois lièvres.— Eh ! Tereschka, à bas de ton cheval.
Un des piqueurs descendit de son cheval et l'offrit à Rosslawlew.
— Monte, mon cher, dit Ischorski; et toi, tu vas conduire la calèche à Utjeschino.
Rosslawlew n'était guère disposé à courir le lièvre ; mais il n'avait pas le choix. Il savait que l'oncle de sa prétendue était un homme entêté qui voulait toujours avoir sa volonté.
— Sache, dit Ischorski, quand Rosslawlew fut en selle , que c'est un véritable étajon circassien que tu montes. Il n'y a pas plus d'un an qu'on me l'a envoyé directement du Caucase. C'est un diable, te dis-je, et non pas un cheval. Mais tu as servi dans la cavalerie, tu sauras bien le mettre à la raison. — Eh! Schurlow, laisse les chiens dans le taillis; — vous autres, maîtres sots, occupeztouslescarrefours;toi,Saliwnoi, placetoi sur la levée, là-bas, près du ravin. Et prenez tous bien garde de nous envoyer directement le lièvre, afin que nous puissions procurer un divertissement à notre cher hôte.
— Soyez sans inquiétude, monseigneur, dit Schurlow , chasseur blanchi sous le harnais , qui seul avait 1« droit d'adresser la parole à son maître, et se permettait même parfois de le contredire, je vous réponds qu'il ne nous échappera pas ; nous vous l'enverrons directement. Tenez-vous seulement là près du taillis.
— C'est bon, Schurlow, je te recommande de ne pas me faire de honte.
— N'ayez pas peur, monseigneur; si je ne procure pas du plaisir à WladimirSergejewitsch, je consens à ne pas mettre une cuiller dans ma bouche d'un mois entier. — Eh! mes enfans! At-
tention! Qu'on rassemble la meute. Tous les chiens sont-ils réunis? Où sont Gaskala et Bu- (lila? Allons, que fais-tu donc là, André, à bayer aux corneilles? Donne du cor! Hans! Prends ton chien tacheté en laisse! Il est toutà-fait gâté ; il ne fait que flairer de tous côtés. Maintenant, camarades, que Dieu nous protège, ajouta le chasseur en étant son bonnet et en faisant d'un air pieux le signe de la croix; au nom de Dieu, prenez plus sur la gauche.
En un instant, les chasseurs avaient disparu de différens côtés. Les valets de chiens entrèrent avec la meute dans un petit bois planté de nouvelles pousses.
— Tereschka, dit Ischorski au piqueur qui avait donné son cheval à Rosslawlew , cours au petit bois de tilleuls, et vois si l'on a dressé la tente, et si les musiciens sont arrivés. Dis que le dhier soit prêt dans une heure. — Allons, mon cher, continua-t-il en s'adressant à Rosslawlew, je ne m'attendais pas à attraper aujourd'hui de pareil gibier. Olga a tiré les cartes hier, et elles répondaient toujours que tu ne reviendrais que la semaine prochaine. Comme elles seront contentes!
— Mais viendront- elles réellement par ici?
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■ — Que tu es lin homnie incrédule! Je t'ai (lit qu'elles doivent dîner ici , dans le petit bois. Mais ne reste pas en arrière, mon neveu. Qu'est-ce que cela signifie? Tu n'as pas envie, je pense, de remplir auprès de moi les fonctions de piqueur.
— Mon petit cheval est fatigué, Nicolas Stepanowitsch , dit un monsieur en redingote verte.
— On t'en donnera un autre , frère. J'ai dit qu'on dressât pour toi le cosaque gris pommelé; celui, vois-tu, que j'attelle à la voiture.
— Oh! celui-là est trop fringant, Nicolas Stepanowitsch. Il ne vaut rien pour moi; je serais par terre avant de m'en douter.
— Ce ne serait rien de nouveau pour toi, frère , dit Ischorsld en poussant le coude à Rosslawlew ; tu es déjà tombé de ta place , et cela ne t'a pas fait de mal.
— Comment! Prochor Kondratjewitsch! demanda Rosslawlew, n'es-tu plus maire du cheflieu de notre cercle?
— Non, monsieur; des médians m'ont calomnié près des autorités.
— Demande-lui ce dont on l'accuse, reprit Ischorski en lançant un regard malin à Ross-
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lawlew ; on a prétendu que ce pauvre diable ne savait ni lire ni écrire.
— Sérieusement?
— Non, mon cher; je sais signer mon nom aussi bien que qui que ce soit: mais voici ce qui en est. Il y a environ un mois que le gouverneur de la province m'ordonna de faire un rapport sur le nombre d'archines carrées qu'a notre marché. Je voulais consulter l'avocat du cercle; c'est un savant , il a été élevé au séminaire; mais il était malheureusement absent pour les affaires de sa place. Sur quoi j'ai réfléchi, réfléchi, et enfin j'ai répondu que nous n'avions point d'archines carrées dans la ville, et qu'en conséquence je priais le gouverneur de m'en envoyer un modèle. Que pensez-vous que l'on a fait? J'attendais toujours, lorsqu'enfin j'appris que le gouverneur était furieux. Il disait que je n'avais rien appris, que je ne savais ni lire ni écrire, et qu'il n'était pas possible qu'un pareil ignorant restât maire de la ville. Mais dites donc, je vous prie, en quoi ai-je mérité ce reproche? La semaine passée arriva tout à coup l'ukase; j'étais destitué, et à ma place on a mis un voii allemand. Mais comme il n'était pas encore arrivé , j'ai été obligé de
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céder mes fonctions au premier assesseur. Que voulez-vous, mon cher monsieur? on ne peut pas nager contre le courant.
— C'est donc pour cela seulement^ qu'on vous a destitué? demanda Rosslawlew,
— Oui, monsieur, c'est ainsi que le monde est fait. On vous donne les ordres les plus ridicules, et puis l'on veut que vous répondiez d'une manière raisonnable. Vous avez tort sans l'avoir.
— C'est dommage que le gouverneur ait été si pressé; car si vous ne saviez pas ce que c'est qu'une archine carrée , vous ne saviez pas non plus recevoir des habitans des cadeaux défendus.
— -Oh ! poiu'cela, j'en jure devant Dieu! On ne laissait pas que de m'en offrir de toutes les espèces; tantôt c'était un pain de sucre, tantôt une livre de théj mais comme je les recevais! ils étaient trop heureux d'être hors de chez moi!
— D'ailleurs, pourquoi vous tourraenteriezvous, Prochor Rondratjewitsch? Vous ne viviez pas de votre place : vous avez du bien.
— C'est vrai, je ne suis pas pauvre, je ne mourrai pas de faim. Mais je servais pour l'iion-
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neiir, Wladimir Sergejewitsch! On en dira ce que l'on voudra ; mais le maire est toujours un personnage important dans sa ville. Il se promène fièrement dans les rues, fait du bruit avec ses éperons, laisse traîner son sabre par terre; tous ceux qui le rencontrent sont obligés d'ôter le bonnet devant lui. Et puis les jours de grande cérémonie, on va à la cathédrale", un des majors de la police vient au devant de vous à la porte, tout le monde vous fait place respectueusement; on traverse l'église comme un grand seigneur; on se met à la première place, à côté du prêtre; on est le premier à baiser la croix.... et maintenant!... Ah! maintenant le bon temps est passé pour nous.
• — Mais quand le gouvernenr vient dans la ville? dit Rosslawlew en souriant.
— Oh! alors, mon cher monsieur, je sais bien qu'il faut chanter sur un autre ton. Ce n'est pas seulement le gouverneur devant qui il faut faire des courbettes; il ny a pas jusqu'à ses domestiques qui ne vous traitent comme si vous étiez un chien. Tout ce que son excellence demande, fût-ce du sang de limaçons, il faut le lui procurer. On a toujours peur qu'il ne manque quelque chose. Et quand , pour comble de
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malheur, le gouverneur amène avec lui madame son épouse...., alors c'est bien pis encore! Il faut être sur pied la nuit comme le jour. Il ne s'agit pas de songer au sommeil.
— Eh bien ! frère , dit Ischorski, voilà précisément la position pénible à laquelle tu vieus d'échapper; car j'apprends que notre gouverneur fait sa tournée dans le cercle. Tu n'as donc qu'à te féliciter de ton aventure. Il visitera sans doute notre ville, et il descendra chez moi. (Ischorski . prononça ces derniers, mots d'un air de grande importance. ) Il a beaucoup entendu parler de mon hospice, de mes haras et de mes autres établissemens. Qu'il vienne! Je ne ferai pas de grands frais pour le recevoir. S'il veut se contenter d'un accueil sans façon , il sera le bien venu.
Pendant cette conversation , ils avaient pénétré d'une demi-wcrste dans les champs, et ils s'arrêtèrent auprès d'un bois épais. D'un côté, il était séparé de la forêt par un pâturage étroit, et de l'autre entouré de vastes champs qui descendaient vers une rivière peu considérable, mais très-rapide. Au-delà de la rivière, le terlaiu coinuît'iîçait à s'élever, et le chemin qui conduisait à la ville serpentait sur le penchant
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d'une colline escarpée. laimédiatement en face de nos chasseurs, il n'y avait ni pont ni bac; mais à une werste et demie environ au dessous de l'endroit où ils se tenaient, un petit pont de bois, étroit et sans garde-fou, était jeté sur la rivière. '^
Quelques minutes se passèrent dans un profond silence. Ischorsld ne quittait pas des yeux le petit bois dans lequel on avait laissé les chiens. lUnenew, craignant de le troubler dans sa contemplation , respirait à peine. Le piqueur se tenait immobile comme une statue. Rosslaw- \ew seul retournait de temps en temps son cheval pour jeter les yeux sur la route. A la fin il rompit le silence, et demanda à Ischorski si leur voisin Fedor Andrejew^itsch Surski était bien portant.
— Parfaitement, frère, répondit Ischorski j mais qu'y a-t-il donc? Attends!... Entends-tu?.. Les chiens clatissent, je crois !... Mais non!... Il doit venir avec ces dames... C'est un singulier homme!... Le croirais-tu bien? Je ne puis pas obtenir de lui qu'il chasse avec nous. Il parcourt toute la journée à cheval ses champs, comme s'il n'y avait personne pour regarder après les travailleurs. Et puis, comme il lit !
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— Depuis le matin jusqu'au soir , interrompit Ilmenew, il ne quitte pas ses livres. J'étais chez lui avant-hier!... Bon Dieu! de quelque coté que l'on se tourne, ce ne sont que livres; sur la table, sur la fenêtre, sur les chaises ! A quoi cela peut-il lui être utile, de vivre ainsi de l'esprit des autres? Il n'en manque pas lui-même , et malgré cela , le croiricz-vous? il s'est enterré jusque par dessus la tête dans ces vieux bouquins.
— As-tu entendu, Wladimir? dit Ischorski; quel homme que cet Ilmenew, comme il traite la science... — Ah îarchi-ignorantque tu es. Vois donc combien j'ai moi-même de ces vieux bouquins-là !
— Ah! Nicolas StepanowitscK, chez vous c'est autre chose.... Vos livres sont rangés les uns à côté des autres, dans une armoire vitrée. De cette manière , ils servent d'ornement à la chambre.
— Pour cela, il a raison, cela fait plaisir de regarder ma bibliothèque.
— Vous aussi, mon digne ami, vous prenez de temps en temps un livre à la main pour vous amuser; mais vous êtes un homme qui calculez ce que vous faites. Vous lisez une ou deux pa-
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ges et puis vous en restez là. Mais lui ne sait jamais s'arrêter. Il y a quinze jours....
— Taisez-vous donc!... Ecoutez! les chiens aboient, je crois!... Oui, précisément! Ils ont trouvé lapistel... Oh! ohî... comme iiscourent!... Maintenant, voici le moment.
— Je crois qu'ils redressent les erres, Nicolas Stepanowitsch.
— Pourquoi pas? Es-tu devenu sourd?... Wladimir,fais donc attention; ce n'est j)as du coté par où tu regardes. — RosslawleAV, mais qu'as-tu donc?
Rosslawlew ne voyait, n'entendait plus rien. Sur la route, derrière la rivière, venait de paraître un landau attelé de six chevaux.
— Le voila! le voilai dit Ischorski à demivoix.
— Oui, c'est cela! répéta Rosslawlew en reconnaissant l'équipage de madame de Lidin.
Le piqueur se mit à pousser des cris pour exciter les chiens contre le lièvre qui sortait en ce moment du bois.
— Fais attention, Rosslawlew, fiiîs donc attention , cria Ischorski; le voilà! le voilà!... Attendez donc, mes amisî... Mais où diantre
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cours- tu? Attends donc!... Ce n'est pas là, ce n'est pas là !
Mais llosslawlew était déjà bien loin. Il s'avança vers la rivière avec la rapidité d'une flèche. Les chiens d'Ischorski se mirent à courir après lui; les autres chasseurs étaient restés bien loin en arrière , et le lièvre allait bien tranquillement vers le petit bois derrière eux. Ischorski criait comme un enragé; mais ses cris se perdaient dans les lamentations du chasseur Schurlow, qui, s'élançant du taillis, fut le témoin involontaire de cette irréparable faute. Il se déchirait les cheveux, criait , mugissait, maudissait Rosslawlew. Comme un possédé, il se mita courir à travers champs après le lièvre; mais son cheval, ayant fait un faux pas, tomba avec son cavalier, qui, couché par terre, ne cessait encore d'exciter les chiens à courir et à prendre garde.
En attendant, Rosslawlew allait comme le vent sur son cheval circassien. Oh! comme le cœur battait dans le sein de cet heureux fiancé! Oui , ce sont elles! Leur voiture avance rapidement le long de la rive escarpée. Bientôt Rosslawlew se trouve sur la môme ligne qu'elles; elles le reconnaissent, elles l'appellent; mais il