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pas s'affliger avant le temps. Le désespoir est un grand péché. Qui sait? peut-être vos fils et votre épouse recouvreront-ils tous la santé. Et puis, si le Seigneur envoie la douleur, il enverra aussi la force pour la supporter. Mais jusqu'à ce moment il ne faut pas perdre l'espérance; il n'y a que Dieu qui puisse vous secourir.
Le vieillard poussa un profond soupir, baissa sa tête blanche sur sa poitrine et ne prononça pas une syllabe.
— Oserais-je vous demander, monseigneur, dit Je négociant à Rossiawlew après une pause, d'où vous venez ?
— De Pétersbourg.
— De Pétersbourg ! Et que dit-on de la
guerre ?
— Selon toute apparence la guerre contre les Turcs sera bientôt terminée.
— Il y a long-temps qu'on dit cela chez nous à Moscou. Mais le bruit court que les Français... Que le ciel nous eu préserve !
— Quel grand danger y a-t-il donc à cela? Est-ce la première fois que nous nous battons avec Napoléon ?
— C'était chez l'étranger , monseigneur ; et maintenant, s'il faut en croire les rapports, il se
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met lui-même en roule pour venir nous trouver. Que le ciel nous en préserve! Ce serait aussi terrible que du temps des Tartares. Et quel motif les Français ont-ils donc pour se fâcher? Ne leur rendons-nous pas tout l'honneur qui leur est du? Manquons-nous d'hospitalité envers eux , à Moscou par exemple ? Ils font de nos hoïards des savans, je vous demande pardon, monseigneur, et réduisent nos marchands à l'aumône. Ils nous pillent et nous ruinent. jN'ont-ils pas, je vous le demande , toutes les raisons possibles de vivre en paix avec nous ?
— Vous imaginez-vous donc que ce sont les marchandes de modes et les professeurs français qui veulent nous faire la guerre ? Soyez bien sur que ceux-là la craignent pour le moins autant que nous,
— J'en conviens, monseigneur, j'en "conviens, et je dirai même qu'à mon avis Napoléon ne songerait pas non plus à nous attaquer, s'il lie se flattait que nous irons au-devant de lui avec le sel et le pain. Et pourquoi ne le croiraitil pas , quand il ne manque plus aux grands seigneurs russes , que Dieu me pardonne le péché 1 que de faire leurs prières en français? Il
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n'y a pas de doute que quand il sera question de se battre, la magnanime noblesse russe ne se montre bien; elle se lèvera pour la sainte Russie, et elle n'épargnera pas les Français par amour pour le pont des Forgerons ^ Mais ces Français feront plus de mal en un mois, que nous ne pouvons réparer en plusieurs années. C'est en grand comme en petit, monseigneur; si l'on ouvre la porte du bercail, quand les chiens commencent à hurler avec les loups, faut-il s'étonner si le loup finit par s'introduire auprès des brebis ? Les chiens finiront à la vérité par le mettre en pièces, et le berger viendra à leur secours avec son fouet ; mais en attendant, il aura étranglé plus d'un mouton. N'aurait-il pas mieux valu , d'après cela , qu'on eût tenu la porte soigneusement fermée et que les chiens n'eussent pas hurlé comme les loups? Alors le loup vivrait encore, mais au fond de ses bois, et les moutons n'auraient pas péri non plus. Pardonnez-moi, monseigneur, ajouta le négociant en faisant une profonde révérence, je dis tout franchement ce que je pense.
* C'est le nom d'une rue de Moscou qu'habitent les plus célèbres modistes françaises.
— Je puis VOUS assurer que beaucoup de gentilshommes pensent comme vous.
— Je suis convaincu que quand viendra le moment du danger, tout le monde sera du mémeavis. Il y a en effet beaucoup de gentilshommes russes qui ne sont pas devenus tout à fait étrangers. Vous , par exemple, monseigneur , vous ne rougissez pas d'admettre un compagnon de voyage dans votre voiture , quoiqu'il ne tienne pas un magasin français et qu'il soit tout simplement un négociant russe; quoiqu'il porte la barbe et s'appelle Iwan Sesemow, et non pas mossié An ou En, ou Dieu sait comment! Oui, vous avez sans doute lu les « Pen- » sées prononcées sur l'escalier rouge, par Sila » Andrejewitsch Bogatirew. » Ce petit livre est assez mince, mais il est plein de sens. L'auteur en est, dit-on, un célèbre boïard russe; que Dieu lui prête longue vie et santé ! Vous rappelez-vous ce que Sila Andrejewitsch Bogatirew dit au sujet de nos petits-maîtres et de nos petitesmaîtresses ? « Leur patrie, dit-il, est le pont des » Forgerons, et leur paradis... Paris. » Après quoi il ajoute : « Les temps sont difficiles..., » que Dieu préserve notre empereur pendant » cent ans encore; mais il devrait bien prendre
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» le bâton de Pierre-le-Grand , du musée où on » le conserve, pour battre ces fous Pt ces folles w jusqu'à ce que leur sottise s'en aille comme » la poussière d'un habit, w Pardonnez - moi , monseigneur , ce n'est pas moi qui traite ainsi les dames et les seigneurs russes; mais un de leurs égaux,
— Soyez sans inquiétude, dit Rosslawlew, ce ne sera pas moi qui prendrai la défense de ces fous et de ces folles. En attendant, il ne faut pas non plus oublier que , dans notre siècle civilisé, il serait ridicule et même pire que cela, de vouloir fuir complètement les étrangers.
— Qui est-ce qui prétend cela, monseigneur? Il y a une grande différence entre les fuir et les porter sur les mains. Pourquoi ne pas nous tenir au proverbe russe : Quand on crie dans le bois , l'écho répond ! Nous devrions traiter les étrangers comme les étrangers nous traitent !... Mais pour en finir, veuillez me dire , monseigneur, s'il est vrai que Bonaparte arme contre nous ?
— Il n'y a encore rien de décidé.
— Et quand cela sera décidé, il viendra peut* être à Moscou.
— Gela n'est pas impossible. Il est gâté par
la fortune, et accoutumé à dicter la paix dans les capitales de ses ennemis !
— Ah! Et qu'est-ce qu'il fait quand il y vient?
— II s'amuse, se repose, exige des contributions , c'est-à-dire de l'argent des habitans.
— Et lui en donne-t-on ?
— Il le faut bien; nécessité n'a point de loi.
— Comment! que dites-vous, monseigneur?
Nous pensons tout différemment à cet égard. Si les affaires tournent mal, mon bien n'appartiendra ni à nos amis nia nos ennemis. Seigneur de ma vie! Je possède deux maisons et trois boutiques; mais si, par la volonté de Dieu, l'ennemi vient à Moscou, j'y mettrai le feu de mes propres mains. Voilà le cadeau que je te fais. Tu ne te vanteras pas du moins de jouir de mon bien. Non, monseigneur! le peuple russe a sa volonté à lui. Il ne nous faudrait qu'un ordre de notre empereur pour préparer à ce Bonaparte un déjeuner qui l'étoufferait quand il aurait le gosier d'un Goliath.
— Non, ce n'est pas là de la fanfaronnade, pensaRosslawlew en fixant les yeux sur la physionomie noble et pleine d'âme du négociant. — Donne-moi la main, digne citoyen, tu es un vrai Russe, et si tous pensaient comme toi....
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— Croyez-moi, monseigneur, au moment du danger, nobles et paysans seront tous du même avis. Cela n'était-il pas ainsi autrefois? Pendant trois cents ans, les ïartares ont été maîtres de la Russie, mais sommes-nous devenus pour cela des Tartares? Tout ce que Sila Andrejewitsch Bogatirew blâme en nous, nous a été greffé; mais la racine, la moelle, monseigneur, est toujours russe. Nous sommes assoupis, mais c'est momentanément. Quand nous nous réveillerons, et que nous secouerons la poussière étrangère, personne ne nous reconnaîtra.
— Monseigneur veut-il monter en voiture? dit Jegor, domestique de Rosslawlew, en se présentant dans la salle; les chevaux sont mis.
Rosslawlew serra encore une fois la main au jeune négociant, et monta dans sa calèche avec Iwan Archippowitsch. Les chevaux hennirent, le postillon se mit à chanter un air, et quand il apprit que le négociant lui donnerait un rouble d'argent pour boire, il siffla et partit avec tant de rapidité, que le vieux postillon se leva involontairement du banc de gazon sur lequel il était assis, et lui cria:
— C'est fort bien, Proschka ! Celui-là conduit à notre manière. C'est superbe ! c'est magnifique! Il n'y a que toi et le diable pour aller d'un pareil train.