‹ RosslawlewChapitre 12 sur 18 · L'AVEU · texte numérisé non relu

L'AVEU

Au mois de juillet, quelques semaines après la malheureuse aventure que nous venons de décrire dans le chapitre précédent, vers les six heures du soir, Proskovia Stepanowna Lidin, son frère Ischorski, Rosslawlew et Surski, entouraient le lit d'Olga. Un peu plus loin était assis Ilmenew, et à la tête du lit se tenaient Pauline et le médecin d'Ischorski, en qui madame de Lidin n'avait point de confiance, parce qu'il

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était Russe et qu'il avait étudié, non pas dans une université étrangère, mais à l'Académie médico-chirurgicale de Moscou. Il avait pris la main de la patiente, et quoiqu'il n'eût encore rien dit, il était facile de voir à son air gai et content que la convalescence était déclarée.

— Je vous félicite, madame, dit-il en s'adressant à madame de Lidin ; la chaleur est passée, le pouls est dans son état normal. Olga Nicolajewna est entièrement rétablie ; il ne lui reste plus qu'un peu de fatigue , qui se dissipera dans quelques jours.

— En êtes-vous bien convaincu ? dit madame de Lidin d'un air d'incrédulité.

— Je le suis si fort, madame, que je vous prie de bannir désormais toutes ces drogues. Olga Nicolajewna n'a plus besoin de rien , que de repos et de régime.

— De régime ! mais elle ne mange rien du tout !

— Soyez sans inquiétude ; elle mangera. Quant à vous, mademoiselle, ajouta le docteur en se tournant vers Pauline, je vous conseille d'aller vous reposer et respirer un air plus frais. Voici plus d'un mois que vous ne quittez pas la chambre de votre sœur. Vous êtes horrible-

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ment maigrie, et vous êtes plus pale encore que la malade.

— C'est vrai, observa madame de Lidin ; elle a pris cet accident bien à cœur, la ch.hre en-

/ant !...FiguveZ'\ousl elle a passé presque toutes ses nuits sans dormir... Oui , oui , mon ange; tu ne songes jamais à toi. Te rappelles-tu encore quand nous étions à Paris et que je suis tombée malade!... Oui, cher ami! Dans ce pays-là, ce n'est pas comme chez nous en Russie ; là, il n'y a point de maladie que l'on ne puisse guérir.

— C'est apparemment pour cela qu'il y a tant d'habitans à Paris, dit en plaisantant Fedor-Andrejewitsh Surski.

— Tais-toi donc, ma sœur, dit Ischorski ; s'il en était ainsi, personne ne mourrait à Paris.

— Sans doute on y meurt comme partout ailleurs, mais seulement quand il n'y a plus aucun moyen de sauver le malade.

— Je vous demande pardon, dit le médecin j j'ai besoin à la ville , mais je reviendrai dans la journée.

Quand il fut parti, madame de Lidin demanda à Olga si elle se sentait réellement mieux,

— Oui, ma chère maman, répondit à voix

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basse la malade ; je ne sens plus que de la lassitude.

— Vous êtes encore faible, dit Sursld, et cela est bien naturel après une si grande secousse.

— Nous avons tous plus ou moins souffert, observa Ischorski ; quant à moi, la frayeur m'a causé plusieurs accès de fièvre. Oh ! mon Dieu , je n'ose pas y songer.Getimbécile de Schurlow est venu, comme s'il avait perdu l'esprit, me dire qu'Olga était tombée du pont dans la rivière; que toi , Surski , tu t'étais noyé en voulant la sauver, et que Rosslawlew, qui cherchait à vous tirer tous deux de l'eau, avait péri avec vous. Je ne sais pas comment j'ai fait pour rester sur mon cheval. A quoi m'avait servi toute ma belle ordonnance? La chasse, le repas, la musique, tout était au diable; et je m'étais fait tant de plaisir de vous surprendre ! A peine auriez-vous été rassemblés dans la tente, que le fiancé devait paraître. La musique alors devait entonner l'air : Tous mes vœux sont donc accomplis ! Et puis l'ouverture de l'Arbre de Diane. Eh bien ! au lieu de tout cela, le lièvre nous est échappé , Schurlow s'est démis le pied, et notre Olga a failli se noyer. Je n'oublierai de ma vie cette journée. . ,

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— Je vous l'avais dit d'avance , Nicolas Stepanowitscli, dit Ilmenew ; je savais qu'il nous arriverait un niallieur. Rappelez-vous, je vous en prie, que, comme nous sortions du village, nous avons rencontré le prêtre Wassiiji ; et tout le monde sait que, quand on rencontre un prêtre , c'est signe de malheur.

— Sottise, sottise, mon ami; c'est une superstition qui ne signifie rien. Qu'est-ce qu'un prêtre peut avoir de commun avec la chasse ? Je n'aime pas moi-même à me trouver treize personnes à table ; mais c'est tout autre chose. Il m'est arrivé, non pas une fois, mais trois fois dans ma vie, que sur treize personnes, l'une est morte au bout d'un an, la seconde au bout de deux ans, et la troisième au bout de trois ans. Mais il fallait toujours que l'une mourût. Après un exemple comme celui-là, on y croit malgré qu'on en ait.

— Cela est en vérité fort extraordinaire, dit Surbki en souriant; et ceux qui sont morts, étaient-ce tous des jeunes gens?

— Pas précisément. L'un d'eux avait soixantedix ans, mais il était encore frais et gaillard; tout à coup il commence à se plaindre, et il ne

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voit pas la fin de l'année à l'entrée de laquelle il avait été le treizième à table.

— Pour moi , je pense , dit madame de Lidin , que l'accident qui nous est arrivé doit s'attribuer à ce que rien n'est en Russie disposé comme il devrait l'être. Les chemins sont détestables, et puis les ponts!... Dieu! quelle abomination! Il faut les voir en France...

— Eh! ma sœur, ne parlez pas ainsi. Le pont s'est-il par hasard écroulé sous votre voiture? Ne vous lâchez pas, mais je vous dirai que le pont ne saurait être mieux construit ; il l'a été d'après un plan fourni par moi ; mais si la portière de votre voiture française avait mieux fermé , cet accident ne serait pas arrivé. Non , ma chère : je suis sûr que le gouverneur luimême admirera ce pont... Mais, à propos, on m'apprend qu'il viendra demain dans notre ville, et par conséquent il dînera chez moi après demain,

— Pelageja Nicolajewna , dit Surski, le docteur a raison ; vous menez depuis long-temps une vie d'anachorète. Vous pourriez bien en tomber malade. Il fait si beau temps ! vous devriez faire une promenade.

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— Et avec lui, dit tout bas Olga ; vous ne vous êtes pas encore dit deux mots.

— Tu es un ange, dit madame de Lidin ; Wladimir Sergejewitsch, accompagnez-la au jardin.

— Allons, qu'est-ce qui vous retient, ma nièce? s'écria Ischorski ; je n'aime pas ces simagrées. Je sais qu'au fond vous ne demandez pas mieux que d'aller vous promener avec votre prétendu. Oh ! ces jeunes filles ! Et toi aussi, Wladimir; pourquoi balances-tu? prends-lui le bras, et en avant, marche.

— N'oublie pas ton ombrelle, mon enfant, dit madame de Lidin à Pauline, qui se décidait enfin à quitter pour quelques instans la patiente ; je veux dire celle que je t'ai achetée au Palais- Royal ; elle est plus grande que les autres, et te garantit mieux du soleil.

— Sais- tu bien , ma sœur, dit Ischorski à demi voix et regardant Rosslawlew qui sortait avec Pauline, sais-tu bien qui a été le plus à plaindre dans cette malheureuse aventure ? c'est lui. Son mariage aurait été célébré la semaine passée, et voilà que le pauvre Wladimir a aujourd'hui, pour la première fois, l'occasion de parler à sa prétendue. Il n'a pas choisi le bon moment pour quitter Pétersbourg.

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— Je ne suis pas de votre avis en cela, mon oncle, dit la malade ; car s'il avait quitté Péters*bourg une heure plus tard, je ne serais plus de ce monde.

— Oui, il est arrivé à temps.

— Il est donc vrai que c'est lui seul qui a sauvé Olga? demanda madame de Lidin.

— Et moi aussi avec elle, répondit Surski ; car il m'était devenu presque impossible d'arriver seul au bord. Je suis convaincu que non-seulement je n'aurais pas pu sauver Olga Nicolajewna, mais encore que je me serais noyé moimême.

— Ce bon Rosslawlew ! je l'aime vraiment comme s'il était mon fils , dit madame de Lidin. Il n'y a qu'une chose qui ne me plaise pas en lui ; c'est son insupportable patriotisme. N'estil pas en effet fort ridicule qu'un homme bien élevé se laisse ainsi tourner la tête par tout ce qui est russe? Dites-moi donc , monsieur Surski, doà vient cela ? Il paraît pourtant avoir reçu une bonne éducation.

— Oui, madame, répondit Surski en souriant; il a été fort bien élevé, et s'il a la faiblesse d'aimer la Russie, cela vient sans doute de ce

qu'il n'est pas Français.

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— Mais il n'est pourtant pas tout-à-fait Russe, cher frère, observa Ischorski ; vous vous êtes tous deux bien formés chez l'étranger. Pour moi, je ne suis pas, grâce au ciel, un ignorant non plus ; mais avec tout cela je n'élèverai pas, comme tous vos étrangers, un si grand cri contre le luxe de notre noblesse. Non, frère, vous ne ressemblez en rien à des boïards russes. Toi, mon cher, tu t'es enterré dans des livrescomme un professeur, tu vis comme un philosophe, et Wladimir ne vaut pas mieux que toi.

— Mais sais-tu bien , ma sœur, que quand je lui ai dit que j'avais près de quatre cents domestiques , il s'est mis à jeter les hauts cris ?

— Saints du paradis ! dit-il ; quatre cents personnes! Mais, au nom du ciel, à quoi les occupes-tu? ils doivent manger ton pain pour rien.

— Comment! rien faire! ne me servent -ils pas?

— Mais pourquoi une troupe si considérable?

— Parce que cela me plaît. Faut-il par hasard que je compte combien j'ai de domestiques ? suis-je un baron allemand ou quelque chose de semblable? Non , cher ami. Je suis un vrai gentilhomme russe, et, pardonnez-moi si je le dis,

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je n'ai pas envie de mettre une sonnette à ma porte.

— Oui, il faut en convenir, vous êtes un vrai boïard russe, dit llmenew en regardant Ischorski d'un air respecteux ; que vous manquet»il ? S'il vous arrive des voyageurs, vous avez cent lits à leur disposition ; vos serres occupent trente ai'pens de terre ; vos orangeries ne peuvent se compter; vous recueillez des pêches, des abricots, des poires, et cent autres espèces de fruits en abondance... Seigneur Dieu ! il serait impossible de tout manger! Il est certain que , de quelque côté qu'on regarde, tout est monté sur un pied vraiment noble. Entre-t-on

dans l'office, on n'a pas assez d'yeux c'est

un régiment tout entier... et quels hommes ! l'un est plus beau que l'autre.

Ischorski sourit, devint pensif, tira ensuite de sa poche une énorme tabatière d'or, prit une prise avec réflexion, regarda llmenew avec amitié , et dit :

— Cher Prochor Rondratjewitsch , le grispommelé du Don ne te convient réellement pas. Tu connais mon cheval bai à têle blanche?

— Comment ne le connaîtrais-je pas? c'est

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lin cheval précieux qui vaut ses quinze cents roubles, entre frères.

— Tape donc là, frère, il est à toi.

— Comment cela, monseigneur?

— Eh bien , oui , il est à toi. Monte-le avec plaisir; rappelle -toi seulement qu'il faut vanter partout mon haras.

Ilmenew exprima sa reconnaissance d'une manière si bizarre et si confuse qu'Ischorski en rit à gorge déployée.

— C'est bien , mon cher, dit-il ; assez , assez !... Finis donc, frère, tu me diras le reste une autre fois.

Pendant cette conversation, Rosslawlew, donnant le bras à sa maîtresse, descendait à pas lents, avec elle, la grande allée qui partageait en deux parties égales le vaste et régulier jardin planté par le père de madame de Lidin. Il y a des momens de bonheur où notre langue devient muette par l'excès de la joie. Rosslawlew ne disait pas un mot, mais ne détournait pas les regards de dessus sa prétendue : il était près d'elle, sa main touchait la sienne; il sentait chaque mouvement de son cœur, et quand par hasard un léger soupir échappé de sa poitrine se mêlait avec l'air qu'il respirait, quand leurs

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yeux se rencontraient, ah! dans ces momens, il ne concevait pas qu'il fût possible de désirer une plus grande félicité. Ce que le monde ap- Y^eWe passion, ce sentiment fougueux, orageux, aime toujours à s'exhaler en paroles : mais cet amour pur qui plaît au ciel même, ce sentiment du plus grand bonheur que la terre puisse offrir, n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Quand ils eurent descendu toute l'allée, qui se terminait par un petit bosquet, Pauline s'arrêta.

— Je me sens fatiguée, dit-elle à voix basse.

— Asseyons-nous, dit Rosslawlew.

— Mais , de grâce , pas sous ces tilleuls si tristes, si uniformes. Entrons dans le bosquet. J'aime beaucoup à me reposer sous ces alisiers touffus. N'est-il pas vrai , continua-t-elle en s'asseyant sur un banc de gazon, que l'on respire ici plus librement? Voyez combien ces bouleaux s'élèvent avec vigueur, comme ces cytises sont touffus, comme ces chênes sont forts! ils ne craignent point que le jardinier vienne les tailler au niveau des autres arbres.

— Je n'aime pas non plus ces arbres taillés avec tant de raideur, dit Rosslawlew; ils sont si uniformes qu'ils nous rappellent parfaitement les murs de nos maisons dans lesquels

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nous sommes obligés de nous renfermer l'hiver. Quelle différence ! Ici l'on respire réellement avec plus de liberté. Cette épaisse verdure, cette nature sauvage et simple, tout remplit l'âme d'une douce sensation de joie et de repos. Il me semble..., oui, Pauline..., il me semble que ce n'est qu'ici , loin des regards de tous les hommes, que nous sommes réellement l'un à l'autre ; et ce n'est que quand je puis croire que nous sommes seuls dans le monde, que je sens toute l'étendue de mon bonheur.

— Vous m'aimez donc réellement beaucoup, dit Pauline avec distraction, et en traçant avec son ombrelle des figures sur le sable ?

— Plus que tout au monde.

— Et vous m'aimeriez encore si j'étais ingrate, si je ne pouvais payer votre amour que par de la reconnaissance ?

— Oui, Pauline, même alors Il n'est pas

en mon pouvoir de ne pas vous aimer. Ce sentiment fait partie de mon existence. Vivre et aimer Pauline, c'est pour moi la même chose.

— Mais si mon bonheur exigeait que vous renonçassiez pour toujours à moi?

— Pour toujours ?

— Oui, si je vous demandais ce sacrifice? I. II

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— Quelle affreuse plaisanterie !

— Mais que feriez-vous si je parlais sérieusement? si le bonheur de ma vie entière dépendait de cela?

— Le bonheur de votre vie entière !... Et vous pouvez encore me le demander !

— Vous renonceriez volontairement à ma main ?

— Je ferais encore davantage, Pauline : afin de tranquilliser votre conscience, je m'efforcerais de survivre à cette perte.

— Bon Woldemar, dit Pauline en jetant un tendre regard sur Rosslawlew; quel poids vous avez retiré de mon cœur! Je puis donc compter avec certitude sur votre consentement?

— A quoi? s'écria Rosslawlew en devenant aussi pâle qu'un criminel qui entend prononcer son arrêt de mort.

— A retarder de deux mois notre mariage.

— De deux mois !

— Mon excellent ami , dit Pauline en pressant la main de Rosslawlew contre son cœur , ne me refusez pas. Je ne doute pas, je ne saurais douter que je ne sois heureuse avec vous; mais donnez-moi l'occasion de m'assurer que je suis aussi en état de faire votre bonheur. Donnez-

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moi le temps de m'altacher à vous de toute mon âme, de ra'accoutumer à ne vivre que pour vous, à ne penser qu'à vous, et, s'il est possible , ajouta-t-eile si bas que Rosslawlew n'entendit point ce qu'elle disait, d'oublier tout le passé.

— Mais deux mois , Pauline !

— O mon ami, qui sait si tu ne cherches pas à raccourcir le temps le plus heureux de ta vie! N'est-il pas vrai , tu consens à reculer notre mariage?

— Je ne veux poinl^vous tromper, Pauline, dit Rosslawlew après un court silence; la seule pensée de ne vous obtenir que dans deux mois m'est affreuse. Mais si vous le désirez absolument, puis-je faire autrement que d'y consentir?

— Je te remercie, mon ami. Oh! sois assuré que mon amour pour toi te paiera ce sacrifice. Nous sommes heureux , ajoula-t-eile les larmes aux yeux; oui, mon ami, parfaitement heureux.

Tout à coup ils entendirent derrière eux des éclats d'un rire effrayant. Pauline poussa un grand cri, et Rosslawlew lui-même regarda autour de lui avec inquiétude. Il lui semblait que quelqu'un travaillait à percer le taillis non loin d'eux. Au bout de quelques minutes, le bruit

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s'éloigna ; on entendit de nouveau un rire insensé, et une voix sauvage chanta : Laisse les âmes reposer près des saints.

— C'est Fedora la folle , dit Pauline. N'est-il pas étrange, ajouta-t-elle en secouant lentement la tête, qu'au moment où je parlais de notre bonheur à venir...?

— Mais pourquoi laisse-t-on entrer celte folle dans le jardin ? interrompit Rosslawlew.

— Ce petit bois n'est pas enclos. Du reste, cette infortunée ne fait de mal à personne.

— Mais elle peut égayer ; sa folie est terrible.

— Elle est fort à plaindre. H y a cinq ans qu'elle est devenue folle , parce que son amant est mort la veille de ses noces.

— La veille de ses noces ! répéta Rosslawlew à demi voix. Il ne s'en fallait que d'un jour..., et uT?e séparation éternelle!... Et deux mois, ma bien-aimée !

' — Voilà mon oncle et ma mère, interrompit Pauline; allons au devant d'eux.

— Allons, avcz-vous assez roucoulé, douces colombes? dit Ischorski en s'approchant d'eux avec sa sœur et Ihnenew ; pourquoi ris -tu, Prochor Kondratjewitsch? cela te fait sans doute

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plaisir de voir comme ils sont lieureux : oui, oui, je suis sûr qu'autrefois tu te promenais comme eux au jardin avec celle qui est maintenant ta femme.

— A quoi songez-vous donc, Nicolas Stepanowitsch? les parens de ma femme ne ressemblaient pas à ceux d'aujourd'hui : c'étaient des gens sévères ; que Dieu veuille avoir leurs âmes ! Se promener au jardin ! Jusqu'au jour de la noce , je n'avais pas même entendu le son de la voix de ma fiancée; la veille, à la vérité, elle m'avait adressé quelques mots par la fenêtre, mais ils lui coûtèrent cher! Sa mère l'avait épiée, et ses joues s'en ressentirent ; elles devinrent aussi rouges que si elle avait mis du fard. Je ne veux pas dire du mal d'elle ; mais feu ma belle-mère était une femme violente.

— Où est donc Fedor Andrejew itsch ? demanda Pauline à son oncle.

— Qui, Surski? il est rentré chez lui.

— Olga est donc seule ! il faut que j'aille la retrouver. Restez ici auprès de mon oncle, ditelle bas à Rosslawlew.

La patiente ne remarqua pas l'entrée de Pauline dans sa chambre. Une de ses mains appuyée sur l'oreiller, elle était assise pensive dans sou

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lit . devant elle, sur une petite table, se trouvaient une bougie allumée, ainsi qu'une feuille de papier à lettre à moitié remplie d'écriture, de la cire à cacheter, et tout ce qui est nécessaire pour écrire.

— Comment te sens -tu? lui demanda Pauline.

— Ah ! c'est donc toi ! dit Olga ; comme tu m'as effrayée ! Je te croyais avec ton prétendu dans le jardin.

— Il y est resté avec mon oncle.

— Mais ta société lui aurait été certainement plus agréable. Pourquoi l'as-tu quitté ?

— A qui écrivais-tu donc? demanda Pauline, sans répondre à la question de sa sœur.

— A notre cousine Emma, à Moscou. Elle croit apparemment que tu es depuis long-temps mariée.

— C'est possible.

— Je ne sais ce que je dois lui dire de ta noce. Elle se fera, je pense, la semaine prochaine.

— Non, chère sœur.

— Quand donc?

— Tu vas sans doute te mettre en colère. J'ai prié Rosslawlew de différer notre mariage de deux mois.

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— Comment! s'écria la malade; de deux mois !

— Dans le coairaencement, il ne voulait pas.

— Et ensuite, il y a donc consenti?

— Oui, ma chère sœur; il m'aime tant!

— Il t'aime trop, Pauline, il t'aime trop; tu n'es pas digne de son amour.

— Je savais que tu me gronderais.

— Comment peux-tu abuser si fort du pouvoir que tu possèdes sur ce bon , sur ce cher Rosslawlew, sur ce... Mais pourquoi ris-tu?

— Le croirais -tu, Olga? j'ai souvent dans l'idée que tu l'aimes plus que moi; tu parles toujours de lui avec tant d'enthousiasme...

— Et toi, ce que tu dis n'a jamais le sens commun, dit Olga avec une humeur visible.

— Oui, oui, tu n'as qu'à dire ce que tu voudras, reprit Pauline; prends garde d'aimer mon prétendu.

Olga regarda fixement sa sœur; ses lèvres tremblaient, elles semblaient vouloir sourire ; mais tout à coup la pâleur de son visage se dissipa, ses joues devinrent brûlantes, et elle dit, en saisissant la main de sa sœur avec plus de vivacité que de coutume :

— Oui, je l'aime comme le mari de ma sœur,

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comme l'espoir et l'appui de toute notre famille, comme le plus tendre frère ; quant à toi, je te hais presque en voyant comme tu te joues de sa douleur. Ecoute, Pauline : si tu m'aimes, ne diffère pas, je t'en conjure, plus long-temps ton mariage ; fixe-le à la semaine prochaine.

— Si promptement ! oh , non ! c'est à quoi il ne m'est pas possible de me décider.

— Parle-moi avec franchise ; l'aimes-tu réellement?

— Oui , répondit Pauline à demi voix.

■ — Si cela est, pourquoi agis-tu ainsi? pourquoi laisses-tu croire à ton fiancé que ton amour est égoïste et capricieux , et pourquoi te fais-tu un plaisir de le blesser et de l'affliger ? Songes-y, ma chère Pauline ! il ne restera pas toujours amant; et si par hasard, quand il sera époux, il se rappelait ce que tu lui as fait souffrir avant son mariage ; si alors il voulait, à son tour, abuser de sa puissance...

— Sois tranquille, ma sœur; tu n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.

— Mais ton sort en sera -t- il pour cela plus heureux? Non, Pauline; non, ma chère sœur; au nom du ciel , n'offense pas le bon V/oldemar ! Qui sait ? peut-être le bonheur de ta vie entière,

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celui (le toiUe notre famille en dépendent-ils. Pauline devint sérieuse, et dit à voix basse, après un silence d'environ une minute :

— Mais c'est déjà décidé, ma chère sœur.

— Entre toi et ton prétendu? Penses -tu donc qu'il se fâchât si tu changeais de résolution ? En vérité, Pauline, je ne te reconnais, plus : depuis quelque temps tu es devenue si étrange, si capricieuse! Ne suis pas cette idée, chère sœur ! songe à la peine que tu feras à notre mère, au courroux de notre bon oncle, à la contrariété qaen éprouvera Surski...

— O mon Dieu, mon Dieu! s'écria Pauline au désespoir; que je suis malheureuse! vous voulez tous...

— Rien que ton bonheur , Pauline.

— Mon bonheur ! . . . Mais d'où savez - vous donc?... Et d'ailleurs, comment peut-on maintenant penser à des noces?... tu es malade, ma chère sœur.

— Oh ! si tu veux que je guérisse , accordemoi ma prière : je ne retrouverai la santé que quand je pourrai donner à ton prétendu le nom de frère ; je me reprocherais toujours... Oui , ma chère sœur, je suis seule la cause de ce que tu n'es pus encore mariée : si j'avais pris plus de

précautions, ce malheur ne serait pas arrivé. O mon Dieu, que de choses peuvent survenir en deux mois ! et si par quelque accident cette union se rompait tout-à-fait, je ne me le pardonnerais jamais. Pauline, continua Olga en couvrant sa main de baisers, écoute ma prière! songe que ton opiniâtreté peut me coûter la vie ! je n'aurai point de repos le jour, point de sommeil la nuit ; je sens que j'aurai une rechute et que j'y succomberai. Ecoute ma prière, ma chère sœur !

Pauline gardait le silence ; tous les traits de son visage exprimaient l'indécision et un violent combat intérieur. Tremblante comme une criminelle qui doit prononcer son propre arrêt, elle fut deux ou trois fois sur le point de parler; mais toujours les paroles expiraient dans sa bouche.

— Eh bien î que cela soit ainsi ! dit-elle enfin d'un ton résolu ; je ne puis faire autrement : un peu plus tôt ou un peu plus tard, c'est au fond la même chose.

En achevant ces mots, elle prit, que dis-jeî elle arracha de son cou , avec la vivacité d'un infortuné qui veut se délivrer à la fin de tous ses maux, un cordon noir auquel était sus-

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