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pendu un petit médaillon en or. Elle voulut l'ouvrir, mais ses mains tremblaient ; tout à coup elle le pressa avec un mouvement convulsif contre son cœur, et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
— Qu'est-ce que cela signifie? Qu'as-tu? s'écria Olga.
— Rien, bonne soeur, rien , répondit Pauline en souriant; sois tranquille, ce sont mes dernières larmes. Ah! bonne Olga! il s'est dissipé, ce délicieux... oh! non, non..., cet affreux, ce pénible songe! Maintenant, tu n'as qu'à fixer toi-même le jour de mon mariage.
Pauline ouvrit le médaillon, et en tira le portrait d'un jeune homme peint sur du papier ; mais , avant qu'elle eût eu le temps de brûler ce papier à la lumière de la bougie, Olga avait eu celui d'y jeter à la dérobée un regard, et elle s'écria avec effroi :
— Est-il possible?... Tu aimais...?
— Silence !... Au nom du ciel, ne prononce pas son nom.
— Et je n'en savais rien !
— Pardonne -moi, dit Pauline en jetant ses bras autour du cou de sa sœur; je n'aurais pas dû te le cacher... Insensée que j'étais!... je croyais
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pouvoir emporter ce secret avec moi dans la tombe... ; personne au monde n'aurait su... Hélas ! Olga, je me méfiais même de toi.
— Mais dis-moi donc...
— Une autre fois, chère sœur, une autre fois. Laisse-moi m'accoutumer à la pensée que tout cela n'était qu'un rêve de mon imagination, qu'une illusion sans réalité. Tu sauras tout, chère sœur, tout! Mais si son image ne sort jamais de ma mémoire, si elle se place comme l'inexorable destinée entre mon mari et moi , ô ma chère sœur, prie alors pour moi, prie pour que je puisse aller bientôt dans ce lieu où l'amour ne saurait être un crime !
Pauline pencha sa tête sur la poitrine de la malade; ses larmes se mêlèrent aux larmes de la bonne Olga, qui, embrassant sa sœur, ne cessait de répéter :
— Oui, oui, chère Pauline, ce n'était qu'un rêve, oublie-le, et tu seras heureuse.
La maison à deux étages que Nicolas Stepanowitsch Jschorski avait fait construire, d'après un plan fourni par Un-même, était située sur nne hauteur à l'extrémité d'un gros village, et séparée de la terre de sa sœur madame de Lidin par nne prairie et une rivière étroite. Un petit pont chinois, peint de toutes les couleurs de l'arc-cn-ciel, était jeté sur un petit ruisseau et se terminait à une tour ronde et gothique, qui
tenait en même temps lieu de porte d'entrée. Une large allée de tilleuls conduisait de la tour jusqu'à la maison d'habitation. Il serait difficile de décider à quel style d'architecture appartenait cet étrange édifice : tous les ordres s'y mêlaient comme les langues à la tour de Babel. Des colonnes basses, lourdes et dans le genre égyp- ; tien , soutenaient un fronton grec ; des tours gothiques carrées , pratiquées à tous les angles du bâtiment, étaient percées de larges fenêtres à l'italienne, tandis que du milieu de la maison s'élevait une espèce d'échauguette qu'Ischorski appelait son belvédère. D'un côté de l'habitation régnait un grand jardin avec des orangeries, de petits ponts, des étangs et des l'ontaines dont l'eau était tirée de deux puits cachés entre les arbres. L'intérieur de la maison était aussi bizarre que le dehors : mais ce qu'il y avait de plus remarquable , était sans contredit le cabinet du propriétaire et sa collection de curiosités. A côté de vieilles tabatières d'or , il en avait de modernes en bois ; ici des coupes massives d'argent avec des tasses de faïence peinte, décorées du nom de vases étrusques; là toutes les espèces imaginables de minéraux ; des malachites , des cornalines, des topazes se mêlaient aux pierres les
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plus communes ; des ours et des pélicans empaillés, avec des chiens de cliasse et des chats domestiques. Dans une armoire vitrée se conservaient des mâchoires d'éléphans, des ossemens fossiles de mammouth, et un squelette de cheval qu'Ischorski prenait pour un squelette humain , et d'après lequel il prétendait prouver que la terre avait été jadis habitée par des géans. Au milieu de la chambre, il y avait une grande machine électrique ; aux murs pendaient des cuirasses, des hallebardes, des piques et des fusils, et autour de la corniche étaient rangés des bécasses, des coqs, des perdrix, des corneilles, des hibous et plusieurs autres oiseaux des espèces les plus communes, le tout empaillé. Plus d'une fois le propriétaire joyeux s'était écrié en contemplant sa collection d'innocentes victimes : — Tout autre que moi aurait besoin des œuvres de Buffon ; mais ici je trouve la nature! Deux jours après la conversation des deux sœurs dont nous venons de rendre compte, vers les dix heures du matin , la plus effroyable confusion régnait dans la maison d'Ischorski. Le maître d'hôtel courait de chambre en chambre, aisait du b.ruit, querellait et distribuait avec générosité des soufflets parmi les laquais et les
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servantes, qui s'occupaient à essuyer partout la poussière, à frotter les planchers et à laver toutes les fenêtres de la maison. Le maître luimême, dans sa robe de chambre de satin ponceau, regardait par la fenêtre de son cabinet ses paysans qui nettoyaient le jardin : on sablait à neuf les allées, on taillait les arbres; les fontaines jetaient de l'eau de puits; en un mot, tout annonçait qu'un convive distingué y était attendu. Déjà, depuis quelque temps, Ischorski fronçait les sourcils en regardant les travailleurs.
— C'est bien , vraiment ! dit-il enfin avec humeur ; il y a à peine ici la moitié de mes paysans. Eh! Troschka, cours vite au jardin et vois si tous les hommes corvéables sont à l'ouvrage.
Le serviteur courut remplir la commission dont il était chargé, et dans sa presse il faillit jeter par terre Surski et Rosslawlew, qui entraient ensemble dans le cabinet.
— Soyez les bien-venus, mes chers amis, dit Ischorski ; vous arrivez à propos ; j'ai besoin de vos conseils ; six yeux voient plus que deux.
— Et que se passe-t-il donc chez toi aujourd'hui ? demanda Surski.
— Ce qui s'y passe ! J'ai reçu de la ville un
billet qui m'annonce que le gouverneur dîne aujourd'hui chez moi.
— Ah! mais tu disais pourtant que tu ne voulais point faire de façons.
— Aussi n'en fais-je point, mon cher; mais il faut que p le reçoive bien. Je suis ce que je suis. Je ne prétends pas que l'on me confonde avec un Ilmenew! Eh bien! Troschka, quelle réponse?
— Monseigneur, le bailli n'a envoyé que la moitié des corvéables au jardin.
— Ah! le coquin ! Mais comment a-t-il osé prendre cela sur lui? Ah! ah! je lui apprendrai à vivre. Qu'il vienne à l'instant même, l'imbécile ! Il veut tout savoir mieux qu'un autre. La semaine passée déjà , il m'a mis en une colère!... Le coquin a été trop heureux alors qu'il fît précisément un temps humide, et que la machine électrique ne voulût pas marcher.
— La machine électrique ! répéta Surski avec étonnement.
— Oui, frère, je n'aime point à frapper, et quel homme bien né voudrait s'abaisser aujourd'hui jusqu'à distribuer des coups de cravache? Aussi , lorsque chez moi quelqu'un commet une faute, il fiiut qu'il passe sans rémission par la machine. Celui qui reçoit ainsi qualro ou cinq
chocs, fait, je vous l'assure, plus d'attention à l'avenir. C'est d'ailleurs très-favorable à la santéi De quoi ris-t,u, Surski? Certainement, c'est fort salutaire. Avant que j'eusse un hôpital et un médecin ordinaire , je guérissais toutes les maladies avec ma machine.
— En vérité! Et tu en as sans doute guéri beaucoup ?
— Plus d'un , frère ! Ainsi , par exemple , il y a environ deux ans, on m'amena le garçon de ferme Antoine. Il était dans un état pitoyable à voir. Je ne sais vraiment pas si ce qu'il avait était des douleurs rhumatismales ou la gouttej mais ce que je sais fort bien , c'est qu'il lui était impossible de faire un pas. Voilà que je commence à tourner; le temps était sec , la machine allait comme le diable ; je lui mets la chaîne à la main, je fais le signe de la croix, et puis voilà que je lui donne choc après choc. Mon paysan commence à chanceler. Je vais plus fort encore; il tombe sans connaissance. Que faire en cet embarras? Il a perdu la parole, et ses yeux sont tout retournés; en un mot , on le dirait raide mort. Tout autre à ma place aurait perdu courage; mais je ne m'effrayai point. Grâce à Dieu , je ne suis pas timide ; étendu sur le plan-
cher, je continuai à luidonner des chocs. Eh bien! que penses-tu qu'il en arma? Au bout de quelques instans encore, lé voilà qui se lève sur ses jambes , et se met à courir.
— Comment 1 il se mit à courir!
— Oui , et si vite que personne ne put le rattraper.
— C'est vraiment extraordinaire, dit Surski; et il a été complètement guéri?
— Certainement, frère; sa maladie a été enlevée comme avec la main. Et aujourd'hui encore il est frais et gaillard comme un poisson dans l'eau. Ah! l'ami, continua-t-il en voyant entrer le bailli; arrive ici. C'est donc comme cela que tu exécutes mes ordres? Pourquoi tous les corvéables ne sont-ils pas au jardin?
— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit le bailli en faisant une profonde révérence; j'ai chargé l'autre moitié aussi d'un travail seigneurial.
— De quel travail?
— Ils rentrent les foins, monseigneur.
— Lesfoins ! Peut-il être question aujourd'hui de rentrer les foins, animal? — Tu vois, frère, poursuivit Ischorski en s'adressant à Surski, si l'on peut se fier à des imbéciles comme lui.
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Je songe à des affaires importantes, et il fait rentrer les foins. Qu'à l'instant même tous les paysans se rendent au jardin. Entends-tu ?
— Oui, monseigneur. Mais me serait-il permis d'observer qu'en remettant ainsi d'un jour à l'autre....
— Il ne manquait plus que cela!... Ah! le plus animal de tous les animaux! Youdrais-tu encore me donner des leçons?
- — Ne le gronde pas, interrompit Surski; il songe à tes intérêts.
— Ce ne sont pas là ses affaires. Eli bien! qu'attends-tu encore ? Pars !
Le bailli salua profondément et sortit.
— Mais faudra-t-il donc que j'attende éternellement le docteur? continua Ischorski.
Troschka , va le prévenir que voilà déjà deux heures que je m'impatiente...,. Ah! je l'aperçois....— ]Mais au nom du ciel, mon cher Sergei Iw^anowitsch! il n'y a plus moyen de vous parler.
— Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit le médecin en saluant Rosslawlew et Surski, je viens de visiter l'hôpital.
— C'est précisément pour cela que je vous
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avais fait appeler. Eh bien ! tout est - il en ordre?
— Je pense qu'oui.
— C'est bien , c'est bien ; on a beaucoup parlé de mon hôpital dans la province. Il ne faut pas démentir notre réputation auprès de son excellence. La pharmacie est-elle bien propre et bien rangée?
— Tout comme elle l'est toujours, Nicolas Stepanowitsch.
— Tout comme elle l'est toujours! Nous y voilà!... Ne l'avais-je pas dit? Eh! mon ami, je m'étais pourtant expliqué assez clairement. C'est aujourd'hui que vient monseigneur le gouverneur, et il faudra.... M'entendez-vous maintenant, mon cher?... Il faudra montrer sa marchandise par le beau coté.
— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que tout était en ordre.
— INIais dans l'hôpital?
— Les carreaux et le plancher sont lavés, le linge est blanc.
— A-t-on pris soin aussi de suspendre au dessus des lits les tableaux indiquant le genre des maladies?
— Quoique cela ne soit pas très-nécessaire,
puisque l'hôpital ne contient que dix lits , j'ai suspendu trois tableaux pour vous faire plaisir.
— Les inscriptions sont-elles en latin?
— En latin et en russe.
— C'est bien, mon ami, c'est bien! Et combien avons-nous de malades?
— ^En ce moment nous n'en avons pas un seul.
— Comment! pas un seul! s'écria Ischorski dans la plus grande consternation.
— Non, monseigneur; j'ai renvoyé le dernier avant-hier , c'était le cocher Elias.
— Et pourquoi l'a vez-vous renvoyé?
— Parce qu'il était guéri.
- — Et qui vous a donc dit qu'il était guéri? D'où savez-vous cela?... Est-il possible?... Pas un seul malade!... Allons, messieurs, fondez après cela des hôpitaux !... Pas un seul malade !
— Quel mal trouvez-vous donc à cela, mon ami? dit Surski.
— Comment peux-tu le demander? Tu l'entends.... Pas un seul malade! Faudra-t-il que je montre des salles vides au gouverneur? Allez, mon cher Sergei Iw^anow^itsch, que le ciel vous bénisse! Vous venez de me procurer une bien grande joie!... Pas un seul malade!
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— Mais, au nom du ciel, que voulez-vous que j'y fasse ?
— Ce que je veux que vous y fassiez?... Permettez-moi (le vous faire une seule question. Pourquoi recevez-vous votre traitement? On vous paie tous les ans mille roubles, avec le logement, la nourriture et un équipage... Et pas un seul malade! Est-ce là se conduire? Qu'estce que cela signifie? Il faut convenir que ma sœur a bien raison. Voilà ce que c'est que de prendre un médecin russe.... Pas un seul malade! Ah! mon Dieu, mon Dieu!... En vérité, mon bien bon, je vous suis fort reconnaissant. Vous venez de me faire un beau cadeau.... Pas un seul malade!... Bravo, monsieur le docteur russe, bravo!... Mais coûte que coûte, je prendrai un médecin allemand.... Oui, monsieur, un Allemand ! Alors nous ne manquerons pas de malades. Seigneur Dieu! pas un seul malade!... Oui, riez, messieurs, riez, qu'est-ce que cela vous fait, à vous? Vous n'avez pas d'hôpital à faire voir à monseigneur le gouverneur.
— Qu'en pensez-vous, Rosslawlew? dit Surski. Ne devrions-nous pas contrefaire les malades pour le tirer d'embarras ?
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— En vérité, frère , voilà une plaisanterie bien mal placée.
— Je parle sérieusement. Le gouverneur n'ira pas tâter le pouls aux patiens : le grand point , c'est que les lits ne soient pas vides.
— Cette idée, au fond, n'est pas mauvaise !... Attendez.... En effet.... Eh! Troschka! que mon intendant vienne me trouver tout de suite.
— Quel est votre projet? demanda Rosslawlevv.
— Attendez, frère, attendez ; peut-être trouverons-nous encore moyen de nous tirer d'embarras.... Il n'est pas nécessaire d'y réfléchir long-temps. Ce n'est pas une grande affaire que de rester pendant un jour au lit.
— Comment!... Vous voudriez?
— Paix , frère, ne me troublez pas! c'est bon, j'y suis décidé! Rentrez donc, au nom du ciel, chez vous, Sergei Iwanowitsch, mais que cela ne vous arrive plus. Nous trouverons moyen d'avoir des malades sans lui. — Écoute, Parfen, continua Ischorski en s'adressant à l'intendant qui arrivait, il est donc vrai que nous n'avons pas de malades en ce moment à l'hôpital?
— Grâce au ciel, monseigneur, nous n'en avons pas un seul !
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— Tu es un sot , un âne jusque dans la moelle des os! Grâce au ciel!.... Quoi! il faudra donc que je montre au gouverneur les quatre murs? Je veux absolument avoir des malades, entends-tu ?
■ — C'est fort bien, monseigneur; mais où voulez-vous que je les prenne?
— Cela ne me regarde pas.... Mais il faut qu'il y en ait.
— C'est fort bien, monseigneur.
— Attends donc, Parfen!...Tu es terriblement changé.... Es-tu réellement bien portant ?
— Oh! oui, monseigneur, et j'en remercie le bon Dieu.
— Tu feras bien de ne pas te négliger; je t'assure que tu as les yeux cernés. En vérité, Parfen, tu es malade. Ne veux-tu pas te laisser guérir ?
— Au nom du ciel, mon gracieux maître, Nicolas Stepanowitsch , ayez pitié de moi! Vous trouverez sans doute assez de malades sans moi.
— Je n'en doute pas; mais ne perds pas de temps : vas-en chercher.
— Mais enfin, qu'ordonnez- vous, si je ne trouve personne de bonne volonté?
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— Faut-il le demander, imbécile? Va, parcours le village, et aaiène le premier venu à l'hôpital, bon gré mal gré, Je ne suis peut-être pas maître dans ma terre ?
— Sans aucun doute, monseigneur; mais ne préféreriez-vous pas plutôt requérir un homme par feu pour cette corvée?
— Cela n'est pas mal imaginé; mais en tous cas, il faut que tu aies soin de ne prendre que des personnes d'une faible santé. Il n'y a que la section des hydropiques pour laquelle nous aurions besoin d'un homme bien gros, bien gras.
— Permettez, monseigneur; je pourrais en faire la proposition au sacristain. Il est d'une corpulence bien respectable, et sa face est réellement bouffie.
— C'est juste. Tâche de le persuader.
— Pour un rouble et demi, je vous réponds qu'il fera pendant vingt-quatre heures nonseulenient le malade, mais encore le mort, si vous le désirez.
— Donne-lui un rouble d'argent.... Mais ne connaîtrais-tu pas aussi quelqu'un de bien maigre pour la section des phthisiques?
— Quelqu'un de bien maigre?... Attendez,
monseigneur; oui, je ne pouvais mieux tomber. Le cordonnier André n'a que la peau sur les os. Vous n'en trouveriez pas un second comme lui dans tout le village.
— Ah! c'est vrai, c'est vrai! Tu parles d'or, mon cher Parfen. Je te remercie bien , mon enfant. Fais seulement que tout soit bientôt arrangé. Voilà que nous avons déjà deux malades. Quant aux autres, je te les laisserai choisir. Mais, surtout , recommande-leur de rester tranquilles pendant qu'on visitera l'hôpital.
— C'est bien, monseigneur,
— Qu'ils ne fassent point le moindre mouvement; qu'ils notent pas leur bonnet de coton, et qu'ils geignent tout haut.
— C'est bien , monseigneur.
— Maintenant , va , et que Dieu te conduise !... Tu ris, Surski? Je sais fort bien que cela est ridicule; mais que veux-tu que je fasse? Je tiens à me distinguer par quelque chose. Mon voisin Burkin a un haras qui peut se comparer au mien ; la princesse Sorin a une orangerie bien plus vaste que la mienne; mais personne n'a songé encore à avoir un hôpital. N'est-il pas vrai, mon ami? D'ailleurs ces choses-là sont
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maintenant à la mode.... Non, ce n'est pas à la mode que je voulais dire....
— Selon l'esprit du siècle, interrompit Rosslawlew.
— Oui, selon l'esprit du siècle. Un hôpital , frère ! vois-tu^ est un établissement économique, c'est-à-dire.... Comment appelle-t-on donc cela?.. Attendez....
■ — Philanthropique, dit Surski.
— C'est cela, c'est cela, philanthropique! Et ces établissemens sont maintenant en vogue, mon cher. Qui sait?... quand le gouverneur l'aura vu , peut-être sa renommée monterat-elle encore plus haut, et puis... Enfin, l'homme propose et Dieu dispose. Ce qui doit arriver arrivera. Mais songe seulement, si je faisais voir tin hôpital vide , quel effet cela ferait ! Tout le monde peut faire bâtir une maison, et il n'est pas bien malin non plus d'écrire le mot Hôpital sur la porte.
— Je vois que tu as de grands projets en tête, moucher, dit Surski en souriant; tu vises après la réputation d'un philanthrope..
— De grâce, ne me crache pas toujours du latin, frère. Ce n'est pas de cela qu'il est question j j'ai acquis une réputation d'hospitalité,
et il faut que je la soutienne aujourd'hui... Mais où restent donc ces dames? J'ai fait inviter tous mes voisins, et les convives commenceront à arriver avant que j'aie eu le temps de me retourner. Je ne puis pas faire seul les honneurs de ma maison , voilà pourquoi je voudrais que ma sœur fût auprès de moi. Je lui rendrai la pareille la semaine prochaine , continua-t-il en frappant sur l'épaule de Rosslawlew; n'est-il pas vrai, mon jeune ami? La noce reste fixée à dimanche prochain.
— Oui, Pauline a promis de ne plus retarder mon l)onheur.
— Elle a assez long-temps abusé de ta patience; mais aussi, frère, permets-moi de le dire, tu t'es singulièrement endormi dans cette affaire... II parle de soi-même qu'une jeune personne ne peut pas être la première à dire : Épousez-moi! Si tu avais mieux disposé tes batteries, il y a long-temps que l'affaire serait faite. Mais les voilà qui viennent. Eh bien ! pourquoi restes-tu ainsi immobile, Wladimir? En avant, marche ! donne la main à ta prétendue pour descendre de voiture.
Quoique la santé d'Olga ne fut pas encore bien affermie, elle commençait pourtant à sor-
1 go ROSSLAWLEW.
tir, de sorte que la dame de Lidin arriva chez Ischorski avec ses deux filles. Au premier coup d'oeil que Rosslawlew^ jeta sur sa prétendue, il vit qu'elle était fort contrariée.
— Qu'avez-vous, Pauline? demanda-t-il ; seriez-vous incommodée ?
— C'est une /bile, répondit madame de Lidin. Imaginez-vous que je viens de recevoir une lettre de ma cousine de Moscou ; elle m'écrit ce que l'on rapporte de la guerre avec la France, et croiriez-vous qu'elle s'imagine que vous voudrez reprendre du service? Tranquillisez -la donc , au nom du ciel 1
— J'espère, répondit Rosslawlew, que Napoléon ne se décidera pas à attaquer la Russie ; et dans ce cas, je vous donne ma parole que je ne porterai plus d'uniforme.
— Mais s'il s'y décidait pourtant ?
— Alors la guerre deviendrait une guerre nationale, et tout Russe serait obligé de défendre sa patrie : votre propre sûreté...
— Oh ! vous n'avez pas besoin de vous embarrasser de moi ; nous irons dans nos terres de Tambow. La Russie est grande ; et d'ailleurs. Napoléon n'a-t-il pas été aussi en Allemagne et en Italie ? Faire la guerre est le devoir des sol-
dats, et non pas des habitans.Oubien voudriezvous que nous imitassions les barbares espagnols?
— Mais notre bonneur national , madame..., notre gloire?
— Il suffit. Vous ne devez en aucun cas rentrer au service.
— Pas même quand toute la Russie se lèverait en masse ? ,
— Pas même alors. Ecoutez ! si vous voulez vous marier la semaine procbaine, abandonnez toute idée de guerre; sans quoi, il vaut mieux que vous restiez comme vous êtes jusqu'à ce qu'elle soit terminée. Je ne veux pas exposer Pauline au danger de devenir veuve , ou, ce qui est encore pis, de rester la femme d'un soldat estropié. Mais voilà mon frère, ne parlons plus de cela. Vous savez maintenant ce que j'exige, et vous pouvez être sûr qu'aucune considération au monde ne pourra me faire clianger d'opinion. Quelle Jolie ï En France on se marie pour éviter la conscription, et vous voulez entrer au service la veille de votre mariage !
— Tu t'es fait long-temps attendre, ma sœur ! s'écria Ischorski en allant au devant de madame
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de Lidin ; mais va dans le salon, ma chère, pour recevoir la société qui commence à arriver.
— Quel équipage î dit madame de Lidin ; on n'appelle pas cela sans doute un carrosse?
— Il ne faut pas y regarder de si près, chère sœur; c'est Laduschkin.
— Bon Dieu... avec huit chevaux!
— Cela s'explique facilement. Il s'entend en économie. Ses chevaux se nourrissent pendant tout une journée aux dépens d'autrui.
— Et qui vient encore là , à droite, dans cette voiture qui ressemble à une diligence ?
— C'est la princesse Sorin avec toute sa famille, dans sa grande voiture à huit places.
— Quel singulier équipage !
— Il n'est pas beau , ma chère , mais il est commode. Et ne vois-je pas encore là-bas le voisin Burldn avec trois excellens chevaux? Oui, c'est lui : il faut convenir que cela fait un magnifique attelage ! Où diantre ce coquin trouvet-il donc ses jumens? elles sont toutes de pure race arabe! Voilà encore quelqu'un... Mais il est temps que je fasse ma toilette. Mesdames, allez donc, de grâce, dans le salon recevoir les étrausers.
Rosslawlew prit Surski sous le bras , le conduisit clans une embrasure de fenêtre, et lui fit part de la conversation qu'il venait d'avoir avec madame de Lidin.
— Et à quoi t'es-tu décidé? demanda Surski après une courte pause.
— Et que {evQz-voiis si nous avons une guerre nationale ?
— Je ne suis pas fiancé, mon ami; ma position est bien différente de la tienne.
— Mais enfin, que ferez-vous?
— Je descendrai mon sabre rouillé de son clou , et je partirai pour le combat.
— Et vous me demandez encore ce que j'ai décidé! Quand vous, qui avez servi quarante ans honorablement, qui avez rempli tous vos devoirs envers votre patrie, êtes prêt à courir de nouveau aux armes, vous voudriez que moi, qui suis jeune encore, je restasse les mains croisées pendant cette lutte terrible, et qui sera peut-être la dernière que la Russie soutiendra contre l'Europe entière ? Non , Fedor Andrejewitscli ! quand je devrais me séparer pour toujours de Pauline, je n'en prendrais pas moins du service : seulement, s'il en était ai nsi, tout mon désir serait de périr dans la première bataille.
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— Je n'en ai jamais douté, dit Surski en serrant la main de Rosslawlew; oui, mon ami, tout autre amour doit céder à ce saint amour pour la patrie.
— Mais ce ne sont peut-être que de simples bruits, et nous n'aurons point de guerre.
— Non , mon ami , dit Surski en secouant gravement la tête ; nous sommes dans une position si critique , que nous ne pouvons pas même désirer la paix. Napoléon ne saurait avoir d'amis; il n'a besoin que d'esclaves, et notre czar ne veut, grâce au ciel, être l'esclave de personne : il sent sa propre dignité , et il ne souillera point l'honneur d'une grande nation qui est prête à marcher contre l'ennemi au premier appel. Nous n'avons point de places fortes, mais les cœurs des Russes nous en tiendront lieu. J'ai aussi reçu une lettre de Moscou : quoique la guerre ne soit pas encore déclarée , il n'y a pas de doute que nous nous battrons avec les Français.
Un gros homme carré, haut de cinq pieds dix pouces et habillé d'un long frac brun , de la poche duquel sortait une pipe à bec d'ambre , entra dans la salle et interrompit l'entretien des deux a m 16.
LE SEIGNEUR RUSSE CITEZ LDI. ig5
— Bonjour, mon cher Fedor Andrejewitsch ! dit-il en mugissant avec une forte voix de bassetaille; que Dieu vous le pardonne. Je suis resté une semaine entière au lit, et vous n'avez pas une seule fois songé à demander des nouvelles de la santé du voisin Burkin.
— Je ne savais réellement pas que vous fussiez malade, dit Surski.
— Oui , monsieur mon voisin , j'ai failli sauter le pas. Vous connaissez mon étalon perse Sultan ? J'ai voulu faire voir au palefrenier comment il fallait le faire sortir de l'écurie : voilà tout d'un coup, je ne sais quelle fantaisie lui passe par la tête; il se cabre, et en moins de rien je reçois un coup à la poitrine, qui me fait perdre connaissance, au point qu'il me serait impossible de vous dire comment on s'y est pris pour me relever, me déshabiller et me faire tirer du sang par le maréchal vétérinaire Senka. C'est tout au plus si j'ai repris mes sens le lendemain.
— Mais aussi, vous êtes si imprudent!
— Que voulez-vous, mon cher; quand une fois il est décidé qu'un accident doit arriver, on ne l'empêcherait pas, dùt-on se meltre sur la tête. Demandez à Wladimir Sergejewitsch;
igG ROSSLAWLEW,
il a servi dans la cavalerie , il sait manier des chevaux , et pourtant je gage qu'il lui est arrivé plus d'une fois des accidens de ce genre. Il est impossible que cela ne soit pas. A propos y Wladimir Sergejewitsch, allez examiner un peu mes trois chevaux de carrosse : vous êtes un connaisseur.
— Permettez que je me réserve ce plaisir pour un autre moment : le maître de la maison m'a prié de recevoir les convives , et il me semble que je vois venir Laduschkin.
— Et madame la princesse Sorin ; je reconnais ses six chevaux à une werste de distance. En vérité, il faut bien de la résignation pour nourrir de pareilles bêtes. Quelles haridelles!... Je ne sais quelle est la pire des six.
Au bout de deux heures , la cour de Nicolas Slepanowitsch Ischorski était toute remplie de carrosses, de kibitkes, de charabans, de tarataikas, en un mot de voitures de toute espèce, dont la plupart, vu leur âge, auraient été trèsbien placées dans le cabinet de curiosités du maître de la maison. En attendant le dîner, les dames demeurèrent gravement assises sur le canapé dans le salon, se parlant bas entre elles, médisant des absens et se moquant de madame
de LùJin elle -même, dont elles imitaient les manières parisiennes. Les jeunes personnes aillèrent se promener au jardin , et tandis que les unes s'entretenaient des nouvelles modes de Moscou, les autres demandaient à Pauline et à Olga des détails sur Paris ; en outre, voulant montrer aux P<2ni'i'e/z/ze^ comme elles avaient été bien élevées, elles écorchaient la pauvre langue française de la manière la plus cruelle. Parmi ces demoiselles se distinguaient d'abord deux jeunes personnes bien aimables, qui avaient été élevées à l'Institut, et qui étaient intimement liées avec ]es demoiselles de Lidin, et puis les trois jeunes princesses Sorin, admiratrices passionnées des beaux-arts. L'aînée ne pouvait parler sans enthousiasme de la peinture, parce qu'il lui était arrivé plusieurs fois de copier des têtes au pastel; la seconde se pâmait de joie toutes les fois qu'elle entendait prononcer le nom de INIozart, parce qu'elle jouait ses ouvertures sur le piano ; et la troisième, qui avait par hasard pris trois leçons de la célèbre madame Mara, était si sensible au charme de sa propre voix , qu'il lui était impossible d'achever l'air Ombra adorata sans se trouver mal. Or ces trois soeurs, que le poète le plus disposé à prendre des licences n'aurait
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pas pn comparer aux trois Grâces, se promenaient un peu à l'écart du reste de la société. Après avoir fait quelques observations critiques sur les ornemens du jardin , tels que le Chinois de bois peint, qui, un énorme parasol à la main, était placé au milieu d'un parterre, et la vache d'albâtre qui paissait dans une petite prairie, elles s'assirent sur un banc en face de la terrasse, garnie d'orangers , qui régnait le long de la maison. En ce moment, Rosslawlew quittait la terrasse.
— Que ce prétendu est ridicule ! dit la seconde sœur ; il ne voit personne que sa fiancée. Serait-il vraiment amoureux d'elle? c'est un singulier goût !
— // est pourtant bel homme, observa l'aînée; voyez ce profil grec, cette physionomie régulière, ce maintien gracieux!
— Il n'est pas absolument laid, ajouta la plus jeune; avez-vous entendu sa voix si timbrée et si agréable ? je suis convaincue qu'il doit avoir ou une voix de basse ou une voix de baryton, et quand il chante Ombra adorata...
— J'ai entendu dire qu'il jouait bien du violon, interrompit la seconde, et je voudrais voir s'il sait accompagner la musique de Mozart.
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— Il est possesseur de mille âmes ', dit l'aînée.
— Et il est maitre de sa fortune ^ observa la seconde.
— Pourquoi maman ne l'invite-t-elle pas à nos soirées de musique ? il doit s'ennuyer à périr, ici.
— C'est ce que je pense, dit l'aînée. Cette madame de Lidin est insupportable, avec son Paris ; et son frère est si béte ! Olga est bonne ménagère, voilà tout; et quant à Pauline...
— Oli! Pauline est sans doute une divinité pour lui, interrompit la plus jeune.
— C'est ce que je ne saurais croire, continua l'aînée; on l'a présenté chez elle, et puis à la campagne, se voyant tous les jours, il n'est pas étonnant...
— Sans doute, sans doute, dit la plus jeune; ah! que notre maman est singulière! pourquoi ne veut-elle pas voir aussi ses voisins?
— Voyez, dit tout bas l'aînée, il nous regarde ; le malheureux! il n'ose pas approcher de nous. Cette sensible Pauline est terriblement jalouse.
— Et avec cela insupportable. Je voudrais
* C'est-à-dire mille paysans ou serfs.
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bien savoir pourquoi elle est toujours si triste.
— Pour paraître intéressante.
— Ah ! mon Dieu, quelle prétention !
La conversation, dans la salle à manger, fut d'un genre tout différent : les hommes s'y étaient réunis pour faire un déjeuner solide. Burkin , qui venait d'achever le quatrième verre d'eaude-vie de cumin, raconta dans le plus grand détail son aventure avec l'étalon perse. Laduschkin , Ilmenew et quelques autres propriétaires du second ordre dépéchaient en silence entre eux un jambon gras, et venaient de vider la seconde bouteille de Madère. Surski causait dans un coin, sur la politique, avec le maréchal de la noblesse; dans un autre, quelques chasseurs renforcés s'entretenaient de leurs exploits, vantaient leurs lévriers, et se surpassaient mutuellement par l'effronterie de leurs mensonges. Mais le maître de la maison avait bien d'autres soins ; il était sur des charbons ardens : deux heures étaient depuis long-temps sonnées, et le gouverneur n'arrivait point. Déjà le coucou, dans l'office, avait chanté trois fois ; déjà la pendule à musique de la salle à manger avait joué l'air: Cueillez la Rose, suivi de quatre coups, et toujours point de gouverneur !
— Mais qu'est-ce que cela signifie, dit enfin Ischorski , après qu'une autre demi-heure se fut écoulée; son excellence voudrait -elle par hasard se moquer de nous? Je n'ai pourtant pas insisté pour qu'elle vînt dîner chez moi.
— Nicolas Stepanowitsch, dit le maître d'hôtel en entrant dans la salle à manger, on voit venir quelqu'un sur la grande route.
— Enfin, Dieu soit loué! que l'on serve promptcraent le dîner! Les musiciens sont-ils prêts? Aussitôt que son excellence descendra de voiture, il faudra qu'ils se mettent à jouer l'air: Les chants de la Victoire ont retenti...; mais non!... qu'ils jouent plutôt une marche.
— Mais c'est une charrette qui vient, monseigneur, et non pas un carrosse.
— Une charrette! imbécile! pourquoi donc accourir ainsi comme un fou?... En effet, ce n'est pas le gouverneur. ..Attendez!... si jenemc trompe..., oui, c'est cela..., c'est le commandant du cercle. Fais-le monter tout de suite; il vient sans doute de la part de son excellence.
Au bout d'une minute entra dans la salle un homme de moyenne taille, avec de grandes moustaches rousses ; il portait l'uniforme du gouvernement, taillé sur une coupe militaire; il
a02 ROSSLAWLEW.
avait un large ceinturon auquel pendait un sabre à glands d'argent. Sans saluer personne, il s'avança directement vers le maître de la maison , et dit :
— Son excellence m'a envoyé...
— Eh bien! Iwan Pachowitsch, interrompit Ischorski , viendra-t-elle bientôt ?
— Son excellence m'a envoyé...
— Mais parle donc plus vite. Viendra-t-elle , ou ne viendra-t-elle pas?
— C'est ce que je vais vous dire à l'instant... Son excellence m'a envoyé pour vous annoncer que, par suite de circonstances imprévues...
— Elle ne peut pas dîner chez moi.
— Permettez !... Son excellence m'a envoyé...
— C'est à devenir fou. Dis en trois mots, le gouverneur viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas?
— Dans un instant... m'a envoyé pour vous annoncer que, par suite de circonstances imprévues, elle ne peut pas dîner chez vous.
— Pourquoi?... par quelle raison ?
■ — Son excellence vient de recevoir à l'instant même des dépêches importantes qui l'ont obligée de repartir pour le chef-lieu du gouvernement.
— Comment ! sans avoir dîné ?
LE SCIGNEUR RUSSE CHEZ LUI. 2o3
— Oui, monsieur.
— Vraiment, vraiment! cela doit être quelque chose de bien important.
Le commandant du cercle haussa les épaules, fronça le sourcil, caressa ses moustaches, et dit très-lentement et d'un air important :
— Sans aucun doute.
Tous les convives entourèrent le commandant avec l'expression de la plus vive curiosité.
— Ne savez-vous pas ce que c'est? demanda Surski.
— Pas précisément ; mais c'est quelque chose de fort extraordinaire.
— Et quand a-t-il reçu ces dépêches? demanda le maréchal de la noblesse.
— A trois heures précises.
— Et vous n'en savez pas le contenu ?
— Comment le saurais-je? répondit le commandant d'un ton et avec un sourire qui disaient tout le contraire.
— Eh! de grâce, mon cher, quitte cet air mystérieux, rugit Burkin; comment ne le saurais-tu pas? Tu es un homme rusé.... qui sais tout.
— Pardonnez; notre devoir est d'exécuter les ordres de nos supérieurs, mais nous ne
204 nOSSLAWLEW.
nous mêlons jamais des affaires d'état. A la vérité, le secrétaire de son excellence est mon ami particulier; mais je prendrai la liberté de vous faire observer que quand même je saurais quelque chose dans cette occasion , le devoir de ma place, mon serment....
— Pourquoi le questionner ainsi, messieurs? interrompit Ischorski. Je connais le compère; tant qu'il sera à jeun, nous n'obtiendrons rien de lui. Allons! à table! un verre de vin de Champagne le rendra plus communicatif. Eli ! quelqu'un! qu'on aille au jardin avertir les dames que le dîner est servi. Nous, messieurs , buvons la goutte pour ouvrir l'appétit.
Le maître de la maison donna la main à la princesse Sorin; les autres hommes choisirent chacun une dame.
La table était dressée dans une longue galerie ornée de tableaux des plus grands peintres, du moins à ce que prétendait le maître de la maison , et la plupart de ses voisins le croyaient sur parole. Les princesses Sorin, qui se vantaient de leurs connaissances en peinture, n'en doutaient nullement; car sur les cadres, on lisait, en grandes lettres, les noms de Greuze, Van Dyk, Rembrandt, Albane, Corrége, Salva-
tor Rosa et autres. Les convives se placèrent. Jj'orchestre joua l'air : Les chants de la victoire ont retenti! et deux énormes pâtés fixèrent l'attention des convives, qui, jusqu'alors, avait été attirée par un dormant, aux quatre coins duquel étaient placées des figures en porcelaine de la Chine, et dont le milieu était occupé par une montagne en coquillages, dans laquelle étaient pratiqués de petits enfoncemens. Dans chacun de ces enfoncemens, il y avait un berger en habit français, jouant de la flûte, ou une bergère en corset, avec un mouton couché à ses pieds. Plusieurs d'entre les convives admirèrent beaucoup ce modèle de la Suisse; mais l'apparition d'un potage au poisson , fait d'un sterlet long d'un aune, et d'un autre plat avec un esturgeon deux fois plus gros que le sterlet, concentra sur eux toute la surprise des dineurs. Le fragment des Alpes, la glace du dormant, les figures de biscuit de Saxe, les monstres chinois, tout fut oublié; l'ange du silence étendit ses ailes sur toute la société.
Rosslawlew, en sa qualité de fiancé, fut placé à table à côté de sa prétendue. Il put cau^ ser librement avec elle sans avoirà craindre l'indiscrète curiosité de ses voisins, qui étaient
d'un côté Surski, et de l'autre Olga. Pendant que tout le monde songeait au dîner, qui est l'occupation la plus importante pour des gentilshommes de province, Rosslawlew demanda à Pauline si elle était du même avis que sa mère , savoir , qu'en aucun cas il ne devait reprendre du service.
— Vous savez ce que maman exige de vous, répondit Pauline.
— Mais je voudrais savoir ce que vous en pensez.
— Mon devoir est de lui obéir.
— Dites-moi donc ce que je dois faire?
— Comment pouvez-vous mêle demander, Woldemar! Que puis-je vous dire, si votre propre cœur ne vous parle pas?
— Il faudra donc que je reste tranquille spectateur des malheurs affreux qui menacent ma patrie; que je demeure les bras croisés quand tous les Russes verseront leur sang, non pour la gloire ou la grandeur, mais pour l'existence même de leurs foyers; quand on verra peut-être les pères combattre à coté de leurs fils, les oncles à côté de leurs neveux ? Non, Pauline, ou je ne vous connais point, ou votre amour se changerait en mépris pour un homme
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qui, en un pareil moment, pourrait penser à son bonheur, à sa sûreté personnelle.
— Mais pourquoi se tourmenter avant le temps de ces tristes pensées? dit Pauline après une courte pause. Ce ne sont peut-être que des bruits sans fondement.
— Peut-être! Mais selon toutes les apparences, cette guerre est inévitable.
— La guerre! répéta Pauline en secouant tristement la tête. Hélas! quand les hommes sentiront-ils qu'ils sont tous frères; que la gloire, l'honneur, les lauriers, tous ces vains inpts ne valent pas que l'on répande pour eux une seule goutte de sang humain ? La guerre ! O mon Dieu;! Et cette guerre sera sans doute terrible!
— Quant à cela , dit Rosslawlew, les Français n'auront de reproches à faire qu'à eux-mêmes. Ils se sont fait haïr partout , et la haine ne connaît ni pitié ni générosité. C'est ce qu'ont prouvé les Espagnols.
— Mais les Russes n'iront pas sans doute, comme les Espagnols, mettre de côté tout sentiment humain ! lis ne massacreront pas des prisonniers sans défense , dit Pauline avec une inquiétude visible.
— Qui peut savoir d'avance, répondit Ross-
lawlew, jusqu'où ira l'inflexibilité des Russes, quand une fois le peuple regardera la vengeance comme une vertu, et la pitié pour les Français comme unactede trahisonet de perfidie? Quand une guerre devient nationale, le droit des gens perd toute sa force. Anéantir l'ennemi par tous les moyens possibles,tuer'jusqu'à ce que l'on soit tué soi-même, tel est le caractère d'une guerre nationale; tel est le sort qui attend Napoléon et ses Français. Une fois qu'ils auront franchi nos frontières, il faudra qu'ils renoncentàtoute espérance de paix. Oui Pauline, dans cette guerre il n'y a pas de milieu; il faudra qu'ils changent la Russie en un vaste cimetière , ou qu'ils périssent tous.
Pauline pâlit.
— Cela est affreux! dit-elle ; les malheureux ! Estce leur faute?... Périr tous!...0 mon Dieu!...si...
Olga serra la main de sa sœur; celle-ci se tut, baissa les yeux, et une vive rougeur couvrit ses pâles joues.
— Eb ! mon petit neveu, s'écria Ischorsld, je te permets de causer tant que tu voudras avec ta prétendue ; mais il ne faut pas pour cela oublier que nous sommes à table. — Qu'as-tu, Pauline? de cette manière, ton prétendu mourra de faim. Là, prends! de magnifiques bécasses !
Holà! du vin de Champagne! à la santé de son excellence notre gouverneur civil ! Chut !
Les trompettes sonnèrent; le vin de Champagne fut versé à la ronde.
— Vive notre hôte ! s'écria Burkin , et les oreilles des pauvres dames furent de nouveau écorchées. Les trompettes sonnèrent encore, les verres se choquèrent ; et quand on arriva au vin de groseilles fait à la maison, les convives devinrent si bruyans que l'on ne s'entendait plus parler. Enfin, quand on eut présenté à tout le monde la douzième assiette de confitures différentes, le maître de la maison se leva , et dit, quoique intérieurement convaincu du peu de vérité de ses paroles :
— Je vous prie d'excuser la maigre chère, mes dignes convives. Pardonnez si je vous ai laissés mourir de faim : personne ne peut donner plus qu'il ne possède.
Tout le monde se leva en même temps. Les hommes conduisirent les dames au salon, dans le méine ordre qu'ils étaient venus. Là on prit le café, après quoi chacun suivit l'amphitryon pour aller visiter ses orangeries, ses haras, ses chenils et snn hôpital.
LA DECLARATIOîV DE GUEBRE.
SuRSEl et Rosslawlew visitèrent les serres avec le reste de la société , et demeurèrent ensuite dans le jardin, ne se sentant point disposés à suivre le maître de la maison dans ses autres établisseraens. Après avoir marché pendant quelque temps en silence dans la grande allée de tilleuls, Surski dit à Rosslawlew qu'il n'avait pas du tout l'air d'un fiancé.
2 I 2 ROSSLAWLEW.
— Tu es si triste et si pensif, que l'on dirait que tu dois dès aujourd'hui te séparer à jamais de ta prétendue.
— Qui peut savoir ! répondit Rosslawlew en soupirant; je suis du moins déjà presque convaincu que mon mariage n'est plus si proche. Dites vous-même; puis-je promettre de ne pas prendre de service , même quand les Français porteraient la guerre au cœur de la Russie?
— Non , sans doute ; mais d'où sais-tu que Napoléon se décidera...?
— A quoi ne se déciderait pas cet enfant gâté de la fortune, ce conquérant orgueilleux, aveuglé par l'éclat de sa gloire? Jusqu'où ne le suivront pas ces Français, qui voient en lui leur seconde Providence ? Je connais un homme de qui la haine pour les Français m'avait d'abord causé de l'horreur, et maintenant je commence à la comprendre.
— Je ne saurais te croire, mon ami; c'est le dépit qui te fait parler ainsi. Un homme éclairé, et qui plus est un chrétien, ne saurait jamais haïr personne. Comme Russe , tu combattras jusqu'à la dernière goutte de ton sang les ennemis de ta patrie; comme fidèle sujet, tu mourras pour ton empereur ; mais quand un ennemi
LA DIÎCLAIIATION DE GUERRE. 2l3
sans défense aura besoin de ton secours, il trouvera certainement en toi, quel qu'il soit, un homme pour qui la compassion et la pitié ne sont pas de vains noms. Le bas peuple se ressemble presque partout; mais les Français nous appellent tous des barbares. Prouvons-leur, non pas par la parole, qu'ils savent manier mieux que nous, mais par des actes, qu'ils sont dans l'erreur.
— Mais est-il possible de contempler cette nation de sang-froid ?
— Oh! très-facile, mon ami; et surtout à celui qui la connaît mieux que toi. L'homme qui n'a jamais été en France n'a guère le droit de juger les Français. Il est impossible d'être plus aimable et plus obligeant que le Français, lorsqu'il est chez lui; mais du moment où il a dépassé les frontières de son pays, il devient un tout autre homme : tout lui paraît méprisable; tout ce qui ne ressemble pas aux mœurs et aux usages de sa patrie est à ses yeux entaclie.de barbarie, d'ignorance et de mauvais goût. Mais jusque dans ce désir ridicule de persuader au monde entier que des hommes raisonnables ne sauraient vivre autre part qu'en France, je vois un sentiment estimable, c'est-à-dire un amour sans
bornes pour la patrie. La réponse connue de ce Français à qui l'on demandait de quel pays il était : J'ai V honneur d'être Français, n'était pas une fanfaronnade; c'était l'expression véritable du sentiment qu'éprouvent tous ses compatriotes ; et si c'est là un défaut, j'avoue que je désirerais de tout mon cœur que tant de Russes , qui prennent plaisir à imiter les modes et les usages des, étrangers, méritassent le même reproche.
— Yous avouez pourtant que la vanité, la présomption et l'orgueil des Français sont insupportables ?
— Qu'y veux -tu faire, mon ami? Tous les peuples ont un défaut national; et si nous voulons y regarder de près , nous reconnaîtrons peut-être que notre modestie ne vaut pas beaucoup mieux que la vanité des Français : s'ils perdent une bataille, ils cherchent à persuader à eux-mêmes et aux autres qu'elle a été gagnée ; quand nous en gagnons une, il se trouve surle-champ chez nous une foule de gens dont les uns cherchent à prouver que nous avons été battus, et dont les autres considèrent notre victoire comme pour le moins fort douteuse. Je suppose, par exemple, si nous avons la guerre,
LA DÉCLARA.TION DE GUERRE. 2l5
que les Français battus, anéantis par nous, soient obligés de fuir; pourvu qu'un seul régiment revienne en France, ils ne manqueront pas de soutenir, de vive voix et par écrit, que l'escadron des intrépides, la légion sacrée, est rentrée tranquillement dans ses quartiers d'hiver, après avoir sans cesse battu les Russes dans tout le cours de sa retraite; tandis que nous ne manquerons pas d'atténuer l'effet de nos succès en les attribuant au climat, au manque de provisions, à une réunion de circonstances, à tout, en un mot, excepté aux baïonnettes de nos soldats.
— Cessez, de grâce ; je ne saurais croire qu'il y ait parmi les Russes des âmes aussi basses, aussi méprisables.
— Mais du moment où il le faudra, ces mêmes Russes combattront comme des lions, mon ami, pour le salut de leur patrie. Tout cela est dans la nature des choses, et nous ne devons en vouloir ni aux Français pour leurs vanteries, ni aux Russes pour leurs injustices envers eux-mêmes. Songe à cette série non interrompue de victoires, à vingt-cinq années d'une gloire colossale ! ô mon ami, d'autres têtes encore que cellesdesFrançais pourraient en tourner. Et nous...; mais nous
aussi, ne sommes pas trop à blâmer. Selon moi, il y a trois époques dans l'histoire de tous les peuples civilisés. Dans la première, qui est celle de la barbarie, non seulement nous évitons tous les étrangers, mais encore nous les méprisons: l'étranger n'est pas même un homme à nos yeux; il doit regarder comme une grande faveur que nous daignions lui permettre de vivre parmi nous, et de nous enrichir de ses connaissances. Peu à peu nous nous accoutumons à la pensée que ces nouveau-venus sont créés comme nous à l'image de Dieu, et nous arrivons par degrés au point de nous approprier non seulement leur science, mais jusqu'à leurs usages ; c'est alors que nous entrons dans la seconde époque. ISotre mépris pour les étrangers se change en un respect sans bornes ; dans chacun d'eux nous voyons un maître, un conseiller ; tout ce qui est étranger nous semble beau, tout ce qui est à nous, mauvais; nous croyons qu'une imitation servile peut seule nous rapprocher des peuples civilisés : et si dans le cours de cette époque un génie s'élève parmi nous, ce n'est que chez les étrangers que justice lui est rendue. Cette époque est celle de la demi-civilisation. Mais le temps marche, les jours de l'imi-
LA DDCLARATION DE GUERRE. Si 7
talion se passent. Les fruits d'un grand nombre d'années, d'une foule d'expériences, les beaux fruits des efforts désintéressés de plus d'un grand génie, qui n'ont été récompensés ni par la gloire ni par les honneurs, mûrissent par degrés, et la véritable civilisation se répand dans tous le pays ; alors nous ne méprisons ni n'adorons l'étranger, car nous sommes en tout ses égaux; nous ne voulons rien savoir à demi et superficiellement, mais tout complètement et à fond; le peuple peu à peu prend un caractère, une physionomie nationale; nous commençons à aimer notre langue, à estimer les talens nationaux, à sentir la gloire nationale. C'est là la troisième et dernière époque de la civilisation d'un peuple. Pour la plupart des Russes, la première est déjà passée ; mais il paraît que pour beaucoup d'entre eux, la troisième n'a pas encore commencé.
— Mais je ne pense pas que vous vouliez justifier par là ceux qui calomnient leur patrie.
— Sans aucun doute, mon ami. L'impartialité est la vertu des hommes véritablement éclairés, et c'est là la raison pourquoi certains Russes, voulant le paraître, mettent tous fcurs efforts à rabaisser leur patrie, et poussent par-
2l8 ROSSLAWLEW.
fois leur impartialité européenne jusqu'à se disputer avec un étranger qui trouve quelque chose à louer en Russie. A la vérité, on devrait, en l'honneur de notre pays, consigner ces messieurs aux frontières comme des marchandises de contrebande; mais on ne doit pas leur en vouloir. Ils s'outragent eux-mêmes aux yeux des étrangers ; et s'ils rabaissent leur patrie, ce n'est pas parce qu'ils ne l'aiment point, mais pour se donner la réputation d'hommes impartiaux et par conséquent éclairés. H y a quelques mois, je me trouvais avec notre voisin llmenew, chez les Wolnig, qui n'étaient arrivés que depuis peu de temps de Moscou à la campagne. Leur fils unique me plut infiniment à la première vue ; il a douze ans , et sa figure agréable exprime à la fois l'esprit et la bonté ; mais, au bout de quelques minutes, un sentiment tout opposé prit la place de celui qu'il m'avait d'abord inspiré. Ce jeune garçon voulait faire l'homme; il se mêlait de la conversation, trouvait tout mauvais à la campagne, accusait les paysans d'être des imbéciles; et, afin de se donner les airs d'un homme fait et d'imiter son pèrCj il se mettait à crier de la manière la plus inconvenante contre les pauvres diables de do-