LES POLITIQUES DE VILLAGE. Ç^-J
tu avais si grande envie de te quereller , il fallait t'en prendre à un de tes égaux; mais avec un
seigneur !
— Avec un seigneur, dis-tu? Ah! ils seront
bientôt déseigneurisés.
— Comment cela? demanda le postillon à la blouse grise.
— Oui , oui , je sais ce que je sais.
— Etquesais-tu donc, André? Raconte, frère?
— Oui, raconte!... Et si le commandant du cercle l'apprenait....
— Et qui veux-tu qui le lui dise? Tu n'as rien à craindre; raconte toujours.
— Soit, je le veux bien; mais, camarades, de la discrétion, entendez-vous? Vous saurez donc qu'avant-hier au soirje conduisais un voyageur... Ce n'était pas un Russe, voyez-vous..., mais comme qui dirait un Français ou un Allemand..., le diable le sait; mais ce qui est certain, c'est qu'il parlait bien notre langue.... Et puis, c'était un si brave homme!... Il me donna vingt kopecks pour boire. Pendant la route, il se mit à causer avec moi. — Savez-vous, frère, me dit-il, il me semble que vous menez une vie bien dure. En effet, camarades , il avait raison ; cette vie n'est pas des meilleures. — Oui, monsieur, répon-
gS ROSSLAWLEW.
dis-je; il arrive souvent qu'elle est un peu difficile; les chevaux coûtent bon, les fourrages sont chers; il faut que nous passions toute la journée sur la route; et ce que nous gagnons n'est pas grand'chose, après tout. Puis l'on se dispute tantôt avec le maître de poste, tantôt même avec le commandant du cercle , c'est vraiment une chienne de vie! Ah! si tous les voyageurs ressemblaient à monseigneur et ne criaient pas toujours : plus vite! plus vite! mais ces messieurs, que le diable les emporte tous ! voudraient que l'on fît dix werstes à l'heure; et s'il nous arrive un instant de prendre le trot ou le p,as , ils nous coupent la figure. Sur quoi le voyageur me dit : Oui , je sais que vous êtes bien malheureux! Chez nous c'est tout autre chose; je puis vous assurer que chez nous les paysans vivent comme de grands seigneurs. Ils sont complètement libres :ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent. Chez nous les postillons sont bien mieux payés; ils reçoivei^t un demi-rouble " par werote, et n'ont pas besoin d'aller plus vite qu'ils ne veulent. Si on leur promet pour boire, ils vont au galop, sinon, au pas. Jamais voyageur, fût-il un général, ne peut vous toucher. Et puis à chaque werste il y a un cabaret,