‹ RosslawlewChapitre 6 sur 18 · LES POLITIQUES DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LES POLITIQUES DE VILLAGE

Personne ne se rappelle-t-il plus ce que l'on nous en a dit au prô^K? C'est l'antéchrist. ■ — Serait-il possible ? s'écria le vieux postillon.

— C'est comme je te le dis. Il envoie de tous les côtés pour monter la tète à nos frères. Il est plein de ruse et de fourberie; mais il ne sait pas à qui il a affaire. EU quoi! camarades, nous soumettrons-nous à l'hérétique? Ah! ah! ahî Et pourquoi ferions-nous cela? Pourquoi irriter le bon Dieu? N'avons-nous donc pas notre père le czar qui est un vrai croyant? Sommes-nous donc plus malheureux que d'autres? N'avons-nous donc pas de quoi manger? Dieu soit loué! chacun de nous peut même se donner une bonne soupe aux choux les dimanches et les fêtes. Nous ne manquons pas non plus de vétemens, et nous n'avons pas besoin d'acheter i\ii braga^. Et si par hasard quelque chose va mal, eh bien! notre czar est là; il ne faut que lui adresser une demande; mais ce Bonaparte!... Qu'est-ce que noussommesenvers lui? Sommes-nous ses serfs?

— Sawelijitsch a bien raison , dit un des postillons à l'autre.

— Oui, mes enfans. J'ai vécu plus longtemps

* Espèce lie petite bierc que les gens du peuple brassent eux-mêmes.

que vous dans le monde. Du temps de Pugatschew, j'étais déjà preai|ueun homme; c'était alors un temps bien difficile : toute la sainte Russie ' était dans un état de tristesse que cela faisait pitié. Pugafschew aussi flattait le peuple, mais il était encore plus sage que ce Bonaparte. Il prétendait être l'empereur Pierre Fedorowitsch : faut-il s'étonner, d'après cela, qu'il ait tourné la tête de tous les vrais croyans ? Mais l'autre , de quoi se mêle-t-il ? Non , mes enfans , si le bon Dieu veut absolument nous envoyer des malheurs^ que nos propres mains s'entredéchirent : il ne faut pas que des étrangers s'en mêlent.

— C'est bien, très -bien, Sawelljitsch ! il ne faut pas qu'ils s'en mêlent, Sawelljitsch ! dirent tous les postillons, à l'exception d'André.

— Qu'as-tu donc, frère André ; as-tu perdu la parole ? demanda le vieux postillon.

— Que veux-tu, Pierre? répondit André en

secouant la tête ; ce que tu dis est bien vrai

mais tu as entendu : il m'a assuré qu'il n'y aurait plus de commandans de cercle, et que nos seigneurs ne pourraient plus nous maltraiter.

* La sainte Russie est une expression dans le genre de celle de la 'vieille Anslelerrc.

LES POLITIQUES DE VILLAGE. Io3

— Mais, animal, animal que tu es! interrompit le vieillard; peut-on donc vivre sans supérieurs? Nous obéissons aux juges et ù nos seigneurs, ceux-ci au gouverneur, et le gouverneur à l'empereur. Il en a été ainsi depuis que le monde existe. Imbécile, s'il n'y avait plus personne à qui l'on voulût obéir, il n'y aurait plus personne qui voulût rien faire.

— Ce qui est vrai est vrai, dit un des postillons; quand lu paysan n'y est pas forcé , il ne remue ni pied ni pale : pourtant, si l'on nous donnait seulement un demi-rouble par werste...

— Et l'avoine à deux roubles le boisseau ! Voilà le point : vous vouiez que Ton vous paie bien cher le prix de la poste; mais vous ne demandez pas ce que coûtent là-bas les fourrages. Quand on est obligé de payer trente roubles le boisseau, qu'est-ce que l'on gagne au prix élevé de la poste ? Non , clier frère ; partout où l'on prend beaucoup, il faut aussi beaucoup payer.

— C'est pourtant vrai , dit le postillon en blouse grise ; mais compère Saw^elljitsch, si au moins on ne nous faisait pas payer d impôts.

— Jîli Iwan, frère, y a-t-il doue un pays au monde où l'on ne paie pas d'impôts ? Ne crois pas ces infidèles; maintenant ils parlent ainsi ,

I o4 ROSSLAWLEW.

mais laisse venir ce Bonaparte, il nous dépouillera jusqu'à la chemise, et il prendra en outre tous nos jeunes garçons pour les envoyer Dieu sait où, dans quelque pays bien , bien loin...

— Que voudrais-tu donc nous faire accroire, Saw^elljitsch ? interrompit André avec une humeur visible ; à quoi lui servirait de prendre des étrangers ? il a bien assez de ses propres hommes.

— Assez, mais pas trop. Voyez-vous, mes enfans, je l'ai entendu raconter par un voyageur: ce Bonaparte fait la guerre au monde entier; tous les ans il fait une levée d'hommes. Il a déjà pris tous ses jeunes gens à lui, et maintenant il en prend partout où il en trouve.

— J'ai entendu dire la même chose, observa un vieux postillon ; il a, dit-on, une tête qui travaille toujours : il court toujours avec ses soldats les pays étrangers. Dis donc, Sawelljitsch, pourquoi ces Français ne restent-ils paschez eux?

— La raison en est toute simple, frère de mon cœur ; leur pays ne produit rien , ils n'ont pas de quoi mettre sous la dent. Penses -tu donc que s'ils n'étaient pas j)oussés par la faim, ils courussent ainsi le monde? Vois seulement comme il nous en arrive continuellemnt des vo-

LÏÏS POLITIQUES Ï)E VILLAGE. lo5

lées. Ils savent bien, les affamés, où il faut aller chercher les bonnes choses.

— Il est certain qu'ils ont bon nez, dit un postillon en caftan déchiré.

— Ne dirait-on pas, interrompit André, que tout est parfait chez nous ? Quand ce ne serait que l'obligation d'aller toujours si grand train, cela nous ruine : que m'importe que les fourrages soient chers, si l'on peut au moins épargner ses chevaux? Ici, il faut toujours courir à. se casser le cou.

— De par tous les diables, s'écria le vieillard, c'est toujours la même chanson : nos pères n'ontils donc pas aussi couru la poste? ne m'arrivet-il pas souvent aussi de mener des voyageurs? Dieu tout-puissant ! continua-t-il en se levant de son siège avec un mouvement d'impatience, tu es vraiment un brave postillon, si tu ne sais pas faire tes dix werstes à l'heure. Jadis c'était bien autre chose : quand on avait attelé trois forts chevaux à la voiture, c'était alors qu'il fallait bien se tenir! les nuages de poussière volaient de tous côtés! Il n'était pas nécessaire de nous presser ; souvent même les voyageurs nous priaient en grâce de ne pas aller si vile. Puis on laissait souffler un moment les chevaux,

I06 noSSLAWLEW.

après quoi l'on se remettait en route pins vigoureusement que jamais : voilà ce que j'appelle conduire. Et quand il s'agissait de traverser un village, on s'arrêtait un moment à l'entrée ; mais une fois dans la rue , on jetait le bonnet de côté, on sifflait, on criait et en avant, que l'on vous distinguait à peine. Les jeunes filles raffolaient de garçons si adroits. Mais vous, Dieu me pardonne! comment pouvez-vous prétendre que de jolies filles vous aiment? vous êtes en vérité de beaux postillons! vous êtes faits pour conduire une charrette de fermier et un attelage de boeufs.

— Comment peux-tu dire cela, Sawelljitsch ? interrompit le postillon en blouse ; nous ne sommes pas tous des André : nous savons conduire aussi bien que qui que ce soit.

— Conduis comme tu voudras, murmura André; pour moi, je ne veux pas tuer mes chevaux.

— Un cheval mort n'a pas besoin d'être tué^ dit le vieillard; si tu ne donnes à tes chevaux que de la paille ; ce ne sera pas le travail qui les tuera. Voilà précisément ce que c'est, frère André. Tu portes aussi les jours ouvrables ton caftan bleu et ta ceinture rouge. Nous vivons

Page 1