‹ RosslawlewChapitre 8 sur 18 · LES POLITIQUES DE VILLAGE. IO · texte numérisé non relu

LES POLITIQUES DE VILLAGE. IO

comprit sur-le-champ la chose telle qu'elle était, et se mit à le rondiner de la belle manière.

— Ah ! ah ! s écria le postillon au mauvais caftan ; voilà tout le mystère : c'est pour cela qu'il est si lâché contre les commandans de cercle. Ce sont aussi de bien vilaines gens! ils ne vous permettent pas de vous quereller à votre aise! Non!... Ils vous donnent même le fouet par- dessus le marché!

Tous les postillons se mirent à rire, et le pauvre André ne savait où se sauver de toutes les railleries dont ils l'accablèrent, quand tout à coup une sonnette retentit sur la route de Pétersbou rg.

Vï.

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Il '

VoiLi. que le bon Dieu nous envoie encore des voyageurs, dit le postillon à la blouse ; quel mouvement il y a maintenant sur la route !

— Voyez! s'écria le vieillard ; un vigoureux compagnon! il s'y entend, celui-là! c'est sans doute un courrier ou un chasseur de campagne. Regardez, regardez îe limonier! c'est là lui cheval ! les deux autres ont de la peine à le suivre.

— Non , Sawelljitsch, dit un des postillons ;

lia ROSSLAWLEW.

ce n'est pas là un courrier , et ce ne sont pas non plus des chevaux de poste... En effet, c'est Jéréma avec ses trois bruns. Qui est-ce qu'il conduit donc ainsi, comme s'il avait le diable au corps?

Un kibitke attelé de trois chevaux tout couverts de poussière et d'écume arriva au grand galop devant la maison de la poste. Il renfermait deux négocians, dont l'un était un vieillard de soixante -dix ans à cheveux blancs comme la neige, et l'autre un homme de quarante ans, avec une barbe brune et très-touffue. S'il était impossible de contempler sans respect la physionomie patriarcale du premier, l'extérieur de l'autre n'était pas moins remarquable , car il renfermait tous les traits individuels du caractère national russe : la bonté , le bon sens naturel, l'adresse, un esprit fécond en ressources et la prudence, tout cela se lisait à la fois sur son visage expressif et ouvert. Le vieillard entra dans la salle, chez le maître de poste j son compagnon resta dans le kibitke.

— Eh bien ! comment cela va-t-il , frère Jéréma? demanda le vieux paysan au postillon qui venait d'arriver; es-tu toujours frais et bien portant?

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— Dieu est bon, Sawelljitsch; cela ne va pas trop mal.

— Tes chevaux sont trempés , dit le postillon à la blouse ; il faut que tu aies été im train d'enfer.

— Oui, Iwan, répondit Jéréma en dételant ses chevaux; quand on paie à l'heure, on ne va pas au pas.

— Sans doute qu'on a payé les postes double ?

— Non, frère: vingt kopecks lawerste, et un rouble d'argent pour boire.

— C'est très-bien payé. Mais d'où vient qu'ils sont si pressés .-^

— Ils ont des affaires importantes à Moscou. Le vieillard est bien affligé; il n'a fait que gémir pendant toute la route.

Pendant ce temps, le négociant avait remis au maître de poste son passeport. Celui-ci y jeta un coup d'œil , y lut les mots : Donner des chevaux de poste , et le posa sans rien dire sur la table.

— Eh bien, mon cher monsieur, dit le négociant, n'y aurait-il pas do chevaux:?

— Ils sont tous en route.

Il4 ROSSLAWLEW.

— Ne pourrais-je pas avoir des chevaux de paysan ?

— Non.

— Et des chevaux de retour ?

— Il y en a quatre, mais monseigneur attend depuis près de trois heures.

— Ah! mon Dieu, que faut-il donc que je fasse? s'écria le négociant avec l'accent du désespoir. Je donnerais tout au monde pour pouvoir partir; au nom du ciel, monsieur le maître de poste , faites que je parte le plus tôt possible.

Le maître de poste haussa les épaules et ne répondit pas une syllabe.

— Vous paraissez être bien pressé? dit Rosslawlew, qui ne pouvait voir sans pitié la profonde affliction de ce vénérable vieillard.

— Ah ! mon cher monsieur, répondit le négociant, ce n'est pas à mon âge qu'il convient d'être pressé ; aussi aimerais-je mieux que ce

fût pour un sujet de joie, mais, hélas! Que

faut-il que je fasse? Ce n'est pas à moi, malheureux pécheur, à me plaindre Que sa

sainte volonté soit faite !

Le vieillard se couvrit les yeux de sa main, et des larmes coulèrent sur sa barbe argentée.

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— Pardonnez à ma curiosité, dit Rosslawlew après un court silence; quel est donc le malheur qui vous appelle ainsi en hâte à Moscou?

— C'est vraiment un malheur , monsieur , répondit le vieillard. Le Seigneur m'a visité dans ma vieillesse. J'étais allé à Iwer pour les affaires de mon commerce; j'avais laissé à Moscou ma femme avec un de mes fils, et j'avais pris le plus jeune avec moi. Celui-ci a été attaqué d'une fièvre cérébrale, et ce matin j'ai reçu une lettre de mon commis qui m'apprend que mon aîné a été entraîné par des chevaux qui avaient pris le mors aux dents , et qu'il en a été si fort maltraité que l'on ne pense pas qu'il en revienne. Sa pauvre vieille mère est tombée malade de frayeur, et l'on craint aussi pour sa vie. On a appelé les médecins. On a fait venir l'image de Notre-Dame d'Iwer^; mais tout cela

* C'est une espèce de tableau qui se trouve dans le couvent d'I-\ver, sur le mont Allios; elle a été apportée à Moscou du temps du patriarche Niken. Elle passe pour faire des miracles; c'est pourquoi, dans les grandes maladies, on la fait venir. Elle est transportée dans un équipage spécialement consacré à cet usage , où elle occupe le siège du fond et un prêtre celui de devant. Qu*:nd on rencontre cette voiture, on se découvre et l'on fait le signe de la croix.

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n'a rien fait. Avant-hier on l'a administrée, et si je n'arrive pas aujourd'hui même à Moscou, je ne la trouverai probablement plus en vie. Ah ! mon cher monsieur, vous êtes encore jeune, et vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que de se séparer d'un être avec lequel on a vécu pendant quarante ans, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme. Celui-là n'est pas un orpheHn qui a perdu son père et sa mère; non, mais celui qui survit à ses parens et à ses amis, celui qui n'a personne à qui il puisse dire un mot du bienheureux passé , celui qui vit abandonné et malheureux, n'importe si c'est dans ses foyers ou chez l'étranger. On ne peut pas se coucher vivant dans la tombe. Qui sait? peutêtre traîtierai-je encore dix longues années ainsi. Avec ma pauvre vieille , je n'étais pas orphelin ; mais maintenant !... Et toi, ma chère colombe!... Si je pouvais au moins te voir encore une fois ! Des sanglots étouffaient la voix du malheureux vieillard. Rosslawlew, ému jusqu'au fond du cœur, hésita encore quelques inslans; il ne savait ce qu'il devait faire. Le lecteur de sangfroid dira sans doute qu'd devait lui céder ses chevaux et en attendre d'autres; mais quiconque a jamais été amoureux ne fera certainement pas

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un crime à Rosslawlew, si, dans ce combat qui se livrait en son cœur, il garda un instnnt le silence. Enfin il était déjà presque décidé à faire ce sacrifice, quand l'idée lui vint d'offrir au \ieillard une place dans sa calèche.

— Veuillez me dire, lui demanda-t-il , si vous pouvez vous séparer de votre compagnon de voyage.

— Pourquoi pas, mon cher monsieur? il n'a pas de voiture ù lui , et comme au dernier relais nous avons aussi été obligés d'attendre, je l'ai pris avec moi dans mon kibitke.

— Cela s'arrangera parfaitement.^Qu'il attende ici des chevaux, jusqu'à demain s'il le faut. Vous allez monter avec moi jusqu'à Moscou , si vous le voulez.

— O mon bienfaiteur ! Je n'osais pas vous en prier. Mais cela ne vous génera-t-il pas ?

— Ne craignez rien , il y a de la place pour nous deux.

— Iwan ArchippoNvitsch , dit l'autre négociant en entrant dans la salle, tous les chevaux sont en route. On n'en trouve pas, à quelque prix que ce soit. Il faudra bien que nous attendions, bon gré mal gré.

— ISon, Andrei Wassianewitsch , ce mon-

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sieur, que Dieu récompense, me prend dans sa calèche jusqu'à Pvloscou.

— Que Dieu vous accorde la santé, mon bon monsieur, dit le négociant en saluant poliment Rosslawlew. Il se rend à Moscou pour une affaire pressée , et vous lui rendez un véritable service. J'attendrai ici des chevaux, et demain au plus tard, Iwan Archippovv^itsch, je vous remettrai votre kibitke. Votre maison est située, si je ne me trompe, derrière la poste de Serpecchovs^.

— Oui, mon cher; dans une rue de traverse de la paroisse de l'Ascension. Maintenant, monseigneur, continua le vieillard en s'adressant à Rosslawlew, je n'oserais pas vous prier de descendre chez moi. . .

— Je n'en aurais d'ailleurs pas le temps; je ne fais que changer de chevaux à Moscou.

— Mais , si jamais vous revenez dans notre ville aux pierres blanches , faites à un vieillard la joie de descendre directement chez lui, et si je suis encore en vie. . . . Mais non. . . , si ma Maura Andrejewna n'existe pins. Dieu sera assez bon pour exaucer ma prière et pour me rappeler à lui.

— Allons , Iwan Archippowitsch , il ne faut

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