CHAPITRE IV
Coup d'oeil d'ensemble. — La porte Dorée et la porte Guillaume-Lion.
— La tour Jeanne-d'Arc. — Les fontaines. — La rue du Gros-Horloge. — Le beffroi; l'ancien hôtel de ville et le Gros Horloge. — L'abbaye de Saint-Ouen et l'hôtel de ville actuel. — L'archevêché.
— Le palais de Justice et l'hôtel de la Présidence. — Le bureau des Finances. — La chambre des Comptes. — La Bourse; la Douane ; les Halles et le monument de la Fierté. — Le lycée Corneille et le lycée Jeanne-d'Arc. — Le Théâtre des Arts. — L'hôtel du Bourgtheroulde et les autres maisons privées.
Rouen possède très peu de constructions civiles ou militaires antérieures au xv® siècle ; le xii® est représenté par une cave de l'archevêché et par la grande arcature de la rue des Béguines transportée au musée ; le xiii® siècle par une autre cave de l'archevêché, par le trésor de la cathédrale, et par une cave, rue Ganterie, 94, que l'on attribue aux Templiers ; le xiv^ par des vestiges défigurés de l'ancien hôtel des Monnaies, rue Saint-Êloi. La Vicomte de l'Eau, rue de la Vicomte, était un autre bâtiment intéressant de la même époque.
Les œuvres du xv^ siècle et la plupart de celles du commencement du xvi^, présentent le même style flamboyant ; celles des deuxième et troisième quarts du xvi^ appartiennent à un art très délicat de la Renaissance et sont encore nombreuses malgré les terribles destructions du xix^ siècle ; certaines constractions de la fin du xvi^ et du commencement du
xvii^ siècle, comme la maison des Fours Banaux et les maisons du bas de la rue du Bac sont des modèles de goût sobre, de tenue sévère et d'entente de la décoration ; d'autres, il est vrai, n'ont pas les mêmes qualités; enfin les époques de Iiouis XIV, lyouis XV et Louis XVI ont laissé de nombreux et intéressants souvenirs.
Iv' architecture militaire n'est plus représentée que par la tour Jeanne-d'Arc, et par des vestiges des remparts du xvi^ siècle, dont une tour d'angle conserve des voûtes d'ogives et des consoles sculptées
La poile Dorée, du xvn<^ siècle, vestige de l'ancienne enceinte, a été transportée en 1827 à la rue Duquesne. La porte Guillaume-Lion, reconstruite en 1749, joint à son aspect monumental assez de goût et de finesse dans la riche ornementation de trophées qu'y a sculptés Claude Le Prince.
La tour de Jeanne-d'Arc est le seul reste apparent du château que Philippe Auguste fit élever en 1207 pour garder la ville dont il venait de prendre possession. C'était le donjon ; il appartient au type nouveau créé par ce prince, et dont le plus bel exemplaire devait être élevé plus tard à Coucy. C'est une grosse tour cylindrique, simple et bien bâtie, entièrement isolée et entourée d'un fossé, mais accessible par une porte à pont-levis pratiquée au rez-de-chaussée, tandis qu'on pénétrait dans les donjons romans par le premier étage. Le donjon de Rouen a deux salles voûtées superposées, une salle sans voûte et un comble ; dans l'épaisseur du mur serpente un escalier et se logent quelques petites pièces à usage de cachots, de couchette de garde, ou de latrine. La clef de la voûte d'ogives du xoremier étage porte un écu fleurdelysé, qui est une des plus anciennes représentations des armes de France.
Cette tour est très restaurée : les cheminées et la partie supérieure sont refaites ; le comble en poivrière et les hourds
qui régnent à sa base devant le crénela ge reconstruit sont des restitutions vraisemblables de l'état primitif. I^es murs sont déplorablement salis des noms des visiteurs.
Le souvenir de Jeanne d'Arc a rendu cette tour vénérable et en a fait un lieu de pèlerinage, mais c'est dans une autre tour du château qu'elle fut enfermée en 1430 et de cette tour, OD a retrouvé la base en 1909, mais les intérêts du propriétaire du terrain ont prévalu sur ceux du souvenir, et une maison neuve s'élève à la place du cachot de l'héroïne.
Dans la salle basse beaucoup trop petite et trop obscure pour abriter cette sculpture, or. a placé une statue de Jeanne d'Arc.
Dès le xv^ siècle, le Château de Philippe Auguste ne suffisait plus, et le duc de Bedford fit bâtir au sud-ouest de la ville la grande forteresse qu'on appelait le Vieux Palais et qui fut détruite au x\'iii6 siècle.
Le pont de bois qui traversait la Seine était défendu par une pittoresque construction en pans de bois avec tourelles en encorbellement dite le Châtelet, dont il ne nous reste que des dessins ; la vue de Rouen d'Hubert Robert à l'archevêché en montre tous les détails en 1737.
Rouen était célèbre par ses fontaines. Un précieux manuscrit du XVI® siècle, le Livre des Fontaines, exécuté par les soms de l'échevin Jacques Le Lieur et conservé aux archives municipales, reproduit l'aspect qu'avaient alors ces monuments. Malheureusement, ce livre est bien près de n'être plus qu'uu nécrologe ; des belles fontaines de Rouen, les unes ont disparu, comme celle de la Pucelle et celle de la rue Thouret ; d'autres sont mutilées, comme la fontaine Lisieux et celle de Saint- Maclou ; d'autres totalement refaites à neuf, comme celles de la Crosse et de la Croix-de-Pierre.
La fontaine de la Croix-de-Pierre, dressée au centre d'un
carrefour aux frais de Georges d'Amboise, avait été achevée en 1515 et souvent réparée. C'était une pile octogone ornée d'arcatures flamboyantes encadrant des statues, et le clocheton qui la couronnait se terminait par une croix. Ce gracieux édifice était tellement dégradé qu'en 1871 on jugea ne pouvoir le restaurer : le monument original orne le jardin du musée départemental ; une restitution occupe maintenant l'emplacement ancien.
lya fontaine de la Crosse fut construite en 1482, grâce à un legs de Louis d'Harcourt, évêque de Bayeux et patriarche de Jérusalem. Elle tirait son nom de la crosse qui ornait la maison de l'Ile-Dieu, à laquelle elle s'adossait. Une Vierge de Pitié la surmontait. Elle est reconstruite de même, avec moins d'exactitude, et les débris n'ont pas été conservés.
La fontaine Jeanne-d'Arc, construite en 1530, a été détruite en 1764 pour faire place au monument actuel de la Pucelle sur la place du Marché-aux- Veaux, dite depuis Place de la Pucelle, sa disparition n'est pas compensée par la fontaine du xvni^. Des descriptions de 1604 et 1627, "^^^ §^^~ vure d'Israël Silvestre et un tableau nous permettent de nous rendre assez exactement compte de ce qu'était cet édifice original et gracieux. La fontaine avait remplacé en 1530 la croix expiatoire élevée près du lieu du supplice de l'héroïne. Le monument comprenait un bassin circulaire à la margelle duquel adhéraient les bases de trois colonnes portant un baldaquin triangulaire, comme celui de la fontaine Saint-Ladre d'Autun et comme celui d'une autre fontaine du xvi^ siècle, qui existait à Boulogne. Sur ce baldaquin était établi un réservoir, abrité lui-même sous un dais triangulaire plus petit, que couronnait un lanternon circulaire.
Au-dessus du bassin inférieur, s'arc-boutaient trois branches de plomb bronzé tournées en S et terminées en têtes de li-
cornes ; c'est de cette armature de métal que l'eau s'écoulait dans le bassin inférieur. Au centre du réservoir supérieur un socle portait la statue de Jeanne d'Arc, abritée sous le second baldaquin, et dans le lantemon terminal était une statue de la Vierge. Aux angles des deux entablements triangulaires, s'élevaient des balustres ou fuseaux surmontés de statuettes ; les Preuses Esther, Judith et Déborah faisant cortège à Jeanne d'Arc, et trois autres figurines entourant la Vierge. lyC monument avait un peu plus de 11 mètres de haut.
Deux autres fontaines de la Renaissance subsistent à Rouen, mais elles sont dans un triste état de délabrement : dans la rue de la Savonnerie, la fontaine Lisieux, construite en 1518 par le fontainier Pierre Cornillac et le maître maçon Rouland lyC Roux. Elle figurait le Parnasse avec ses divinités et ses paysages poétiques : Apollon jouant de la lyre est encore debout au sommet d'un cône de rocaille adossé à un mur. Plus bas, toute dévorée de lichens, on discerne la Philosophie, versant jadis de l'eau par les mamelles, dont le bout est de plomb ; là figuraient aussi les neuf Muses et le cheval Pegasus, et tout cela était revêtu de peintures et de dorures, mais cette singulière composition, bien étrangère au domaine de l'architecture, naïf joujou d'humanistes, a duré ce que durent les rêves, même traduits en pierre : l'humidité et la gelée en ont rongé ou mutilé tous les détails ; la mousse s'est logée dans les innombrables creux, et la suie des cheminées voisines dans les innombrables mousses.
lya fontaine de la rue Martainville, à l'angle du porche Saint- Maclou, avait des lignes plus architecturales, et, bien qu'aussi mutilée, conserve des formes harmonieuses. Elle fut élevée sur les dessins de Jean Goujon, comme l'a montré A. de Montaiglon. Son motif central est un cartouche ovale, sous un fronton ; il a pour supports deux enfants nus, qui, faisant
le geste célèbre de leur camarade de Bruxelles, emplissaient un bassin aujourd'hui disparu. Ce motif de fontaine était très goûté au xvi^ siècle et nombreux en sont les exemples. On peut citer entre beaucoup la Fontaine d'Amboise, de Clermont-Ferrand, où il est répété à satiété.
Un sculpteur rouennais très épris des gloires artistiques de sa ville natale et qui connaissait admirablement ses monuments, le regretté ]\I. Foucher père, sculpteur de la cathédrale, a consacré ses loisirs à l'exécution des maquettes de restitution des fontaines Jeanne-d'Arc, lyisieux et Saint-lNIaclou. Ces restitutions consciencieuses permettent d'apprécier l'aspect ancien d'édifices si malheureusement disparus ou mutilés.
La fontaine de la rue Sainte- Croix- des -Pelletiers, quoiqu' appartenant encore au style de la Renaissance, date de 1634.
Enfin, la fontaine ancienne la plus importante est celle du Gros-Horloge, reconstruite au xviii® siècle.
La fontaine du Gros-Horloge fut réédifiée en grande partie à l'aide d'une somme de trois mille livres, dont la ville avait fait présent en 1 718 à son nouveau gouverneur, le duc de Montmorency-Luxembourg, et que celui-ci avait généreusement refusée. L'architecte de France avait fait en 1731 un premier projet, dans lequel un groupe de quatre figures devait représenter l'ancêtre des Montmorency baptisé avec Clovis, mais les échevins ayant pris conseil de M. de Boze, garde du cabinet des médailles et membre des Académies française, de peinture et des inscriptions, ce personnage leur fit comprendre dans une curieuse lettre qu'un motif tiré d'une légende nationale et chrétienne serait tout à fait déplacé sur un édifice public, et que la Fable seule pouvait être ici de bon goût : celle d'Alphée et d'Aréthuse devait symboliser, selon lui, merveilleusement la fontaine s'écoulant dans la Seine, ainsi que la reconnaissance
de Rouen, envers le duc. Ces idées parurent tout à fait justes aux échevins, émerveillés de tant de goût et d'esprit.
C'est donc le fleuve Alphée qui échange des madrigaux avec la nymphe Aréthuse dans la niche cintrée qui se loge dans l'angle rentrant au-dessus de la tontaine ; celle-ci décrit un demi-cercle convexe, orné d'une plaque de marbre noir aux armes du duc.
Le massif circulaire et les deux pans de mur qui l'encadrent sont ornés de bossages, congélations, pilastres et autres motifs d'architecture assez riches ; le groupe est d'une médiocre élégance et d'une exécution très taible, que ne rachètent guère la profondeur et l'à-propos de la pensée ; n'en déplaise à M. de Boze trois fois académicien, il vaut surtout à nos yeux par sa naïveté, mais l'ensemble du monument est aimable et gracieux ; il fait surtout très bien dans son cadre, et l'on peut savoir gré à l'académicien rouennais de nous avoir préservés d'une interprétation de légende du Moyen Age lorsque l'on voit les statues que Jeanne d'Arc ou saint Louis inspiraient à ses contemporains.
La rue du Gros-Horloge était la grande me de Rouen, mesurant de 19 à 25 pieds et demi de large, et percée dans l'axe de la façade de la cathédrale, elle était bordée de maisons riches appartenant pour la plupart à de notables bourgeois. On y trouvait aussi la maison de la Corporation des Orfèvres. Un peu plus loin, à l'angle de la rue Thouret, l'église Notre- Dame-de-la-Ronde, puis de l'autre côté de la même rue, et vers le centre, l'hôtel de ville, auquel le beffroi faisait face. L'hôtel de ville formait im rectangle entre les rues du Gros-Horloge^ Thoiiret, Massacre et rue Neuve-Massacre. Lorsqu'à l'hôtel de ville ei au beffroi, on voulut ajouter une horloge publique, on la pon a sur une arche jetée en travers de la rue et reliant ces deux bâtiments.
8o ROUEN
La tour du beffroi semble être encore en partie celle dont la construction fut adjugée au rabais et à la tâche en 1389 et qu'acheva en 1392 Jean de Bayeux, dans un style déjà flamboyant ; cette tour avait deux étages voûtés et quatre piliers ; maître Jehan de Felains, substitué à Jourdain de Lectre, y construisit une horloge : sa femme reçut de l'échevinage la mission de veiller sur cette horloge et de la remonter chaque semaine ; en 1447, le mécanisme fut restauré ; il existe encore.
Au xvi^ siècle, cette vieille horloge parut fort simple et démodée : de 1527 à 1529, le maître des œuvres de la ville, Robert Lemonyme, entreprit de jeter une arche monumentale entre l'hôtel de ville et le beffroi pour porter le Gros Horloge à peu près tel qu'on le voit encore.
Quant à l'hôtel de ville, c'était un vaste édifice du Moyen Age qui, mal entretenu au xvi^ siècle, menaçait ruine en 1606. L'année suivante, Jacques Gabriel, maître architecte, fit agréer les plans et devis de reconstruction, et l'œuvre fut commencée, telle qu'elle subsiste en majeure partie, sur les caves du monument primitif. Le rez-de-chaussée du xvii^ siècle formait une suite d'arcades aménagées en boutiques pour la location ; la façade sur la rue Thouret n'avait pas de porte jusqu'en 1704, date où l'on sacrifia une des boutiques pour créer le passage actuel ; le milieu et les coins des façades étaient rehaussés de pavillons de faible saillie ; leurs angles et les montants des fenêtres forment des chaînages à bossages puissants ; les fenêtres ont des frontons cintrés ; dans les lucarnes, l'arc de cercle alterne avec le triangle ; les combles sont élevés ; à l'angle de la rue Thouret et de la rue Massacre s'élevait la chapelle avec sa flèche de bois revêtue de plomb, et au chevet s'adossait une fontaine gothique que Gabriel et ses successeurs avaient épargnée. Sur les angles du pavillon qui fait coin de la rue Thouret et de celle du Gros-Horloge, se
MONUMENTS MILITAIRES ET CIVILS Si
détachent deux grands cartouches que soutiennent de petits génies nus, ils n'ont été sculptés que du côté de la rue Thouret ; sur cette façade aussi, des œils-de-bœuf s'ouvrent sous les fenêtres du premier étage. Une niche pratiquée au centre du pavillon avait reçu le buste d'Henri IV, remplacé de nos jours par celui de Thouret, et dans la cour s'élevait la statue de Louis XIV.
Le beffroi ressemble à un cloch?r d'église, il n'a qu'une tourelle pour l'escalier, et ses angles sont garnis de contreforts ; ses fenêtres en tiers-point ont des meneaux flamboyants ; quant à son couronnement, il a dû jadis être très pittoresque : c'était un étage de bois, de plan carré, surmonté d'une plateforme que couronnait une flèche portant pour motif terminal l'iVgneau pascal, armes de la ville ; il est probable que ce couronnement datait da xvi^ siècle ; en 1707, il fut démoli pour faire place à la coupole de charpente plombée qui se voit aujourd'hui ; Jean Donnest, architecte de la ville, le construisit sur les dessins d'un religieux augustin, N. Bourgeois.
L'arche du Gros Horloge est un des monuments les plus curieux et originaux de la Renaissance : l'arche en anse de panier semble s'affaisser sous le poids du lourd cabe de maçonnerie qu'elle soutient à une faible hauteur au-dessus de la rue ; un panneau carré encadre l'énorme cadran dont le centre figure un soleil et le pourtour une couronne de nuages stylisés, qu'interrompt une coupée laissant voir sous le cadran une suite de bas-reliefs symboliques, ou semainier qui se renouvellent chaque jour, fixés qu'ils sont au cercle d'une roue qui tourne sous la bande de nuages. Deux boutiques évidaient les parois latérales du passage.
L'arcade a des voussures sculptées qu'interrompt une clef exubérante, représentant les armes de la ville, soutenues par des génies. Du côté qui regarde la cathédrale, la voussure
est du style le plus purement italien : dans une gorge peu profonde se détachent en faible relief une suite de têtes ailées de chérubins, encadrées de festons.
lya partie la plus remarquable du monument est sa voûte, soutenue d'épaisses ner\-ures qui dessinent au centre un grand médaillon circulaire, et de part et d'autre deux t^^mpans en demi-cercle. I^e médaillon central est occupé par la figure symbolique du Bon Pasteur ; les deux tympans par des groupes de brebis paissant dans des prés fleuris devant des fonds de paysages compliqués, où le sculpteur est parvenu à réaliser à peu près des effets de lointain en bas-relief. Ses moutons sont bien dessinés, leurs attitudes sont naturelles et très observées ; que n'a-t-il traité avec la même sincérité la figure centrale ? Cette figure, il est vrai, est toute du domaine des symboles ; c'est à la fois un berger et un Jésus ressuscit'^ ; elle veut être, de plus, un morceau académique.
Le Christ, au mépris des règles de l'iconographie, a chaussé des sandales, et pour compléter son accoutrement de berger, il a emprunté à saint Jean-Baptiste une partie de son vêtement de fourrure ; sa tête est coiffée d'un chapeau qui ressemble à un nimbe ; d'un geste outré il s'appuie sur une houlette qui est une croix triomphale, et sa main droite s'abaisse d'un geste affectueux m.ais raide vers une brebis : un vent violent semble venir du sol pour fournir à l'artiste un prétexte à faire voltiger ses draperies d'une façon académique et bien peu vraisemblable, quoique sous cette voûte, où s'engouffrent des courants d'air, on se prenne à la trouver plus naturelle qu'elle ne le serait ailleurs.
Dans l'angle sud-ouest du monument du Gros Horloge, s'accroche une construction d'un effet pittoresque et savoureux. C'est une logette de gardien, construite à la même époque que l'horloge elle-même, et à laquelle on est venu raccorder
avec goût au xviii^ siècle la fontaine monumentale. Cette fontaine plaquée contre la tour gothique et liée à l'architecture de la Renaissance forme un des ensembles les plus délicieusement composites que l'on puisse citer, une véritable harmonie de styles ailleurs ennemis, qui se sont groupés ici sans se détruire, sans chercher même à se nuire par le parti jpris d'accuser des échelles ou des principes différents.
L'harmonie est si intime que si l'on isole les morceaux, ils perdent de leur saveur, et l'expérience en a été faite au musée du Trocadéro. La vieille tour, un -peu froide et banale, procure un fond calme à la fontaine ; le voisinage du morceau du xvi^ siècle oblige celle-ci à se tenir dans certaines lignes et lui inspire comme par reflet quelque chose de sa grâce châtiée ; ainsi appuyée et contenue, elle a tout le charme de l'hyperbole et du mensonge présentés avec mesure et avec goût : on a lu plus haut son histoire curieuse et sa description.
L'hôtel de ville actuel est installé dans une partie de l'abbaye de Saint-Ouen, que l'État céda à la ville en 1803, en échange de l'hôtel de la Présidence. L'abba^'e de Saint-Ouen formait un immense ensemble de bâtiments, et, suivant la vieille et constante tradition monastique, les services principaux se groupaient autour d'un cloître carré, dont un côté s'appliquait à l'église.
Ce dernier existe encore : les colonnettes de ses baies appartiennent au xiiis siècle, mais tout le reste a été refait au xv^ et restauré de nos jours. Faisant face à l'église, au nord du cloître, s'étendait un réfectoire du xiii^ siècle ; au nord-est, le logis abbatial était un magnifique hôtel élevé pour l'abbé Anthyme Boyer. Comme beaucoup de manoirs normands, il était égayé de combinaisons d'appareil de brique et de pierre, le style était très analogue à celui de l'hôtel du Bourgtheroulde et du palais de Justice. Ce somptueux et gracieux
édifice fut jeté bas en 1816. La place et le jardin actuel de l'hôtel de ville étaient enclos de murs formant l'enceinte de l'abbaye, et percée de portes avec conciergeries. Une de ces portes existe encore, englobée dans une maison au nord de la place, rue Bourg-l'Abbé, 37. C'était la porte particulière de l'abbé, ménagée à travers un bâtiment dont il ne reste d'intact que le toit en pavillon très incliné, couronné d'une élégante crête de plomb du xv'^ siècle.
Quant à la construction qui forme l'hôtel de ville actuel, après avoir été le dortoir des moines, c'était la partie la plus nouvelle et de beaucoup la moins belle de l'ancienne abbaye.
On sait qu'au xviii® siècle, des mesures furent prises contre l'extension, de jour en jour plus inquiétante, des domaines de mainmorte, et que les abbayes prospères, comme Saint-Ouen, qui jouissait alors de 300.000 livres de rentes pour douze moines, se mirent à employer leurs revenus à substituer de lourdes et monotones bâtisses classiques à leurs édifices du Moyen Age : ce que le fanatisme révolutionnaire a détruit eût péri par le mauvais goût des moines s'ils étaient restés paisibles possesseurs de leurs biens. Ceux de Saint-Ouen firent donc appel à l'architecte de France, et après lui à un autre Rouennais, Le Brument, pour rebâtir l'aile orientale de l'abbaye. En 1825, le conseil municipal fit procéder, sous la direction de l'architecte Maillet du Boula}', à une transformation quire ndit l'édifice plus conforme à sa destination nouvelle. Déjà les autres Jâtiments avaient été rasés, et les terrains de l'abbaye aménagés en grande place et en jardin public comme ils le sont aujourd'hui.
L'hôtel de ville est un vaste édifice à deux étages, ses ailes sont l'œuvre de Maillet du Boulay ; au centre, un troisième pavillon forme au rez-de-chaussée, vestibule d'honneur, et au-dessus une loge à colonnade que surmontent une horloge,
un fronton et un petit beffroi. La façade sur le jardin, plus simple, n'a pas été modifiée depuis le xviii^ siècle.
Les parties les plus intéressantes sont les deux escaliers, construits à la fin du xvni® siècle par Le Brument. Le plus petit, à l'extrémité sud, est tournant et porté sur des voûtes en queue d'aronde qui sont un beau travail de stéréotomie ; la rampe de fer forgé dessine des rinceaux courant entre deux bordures de petits cercles. Le grand escalier d'honneur prend naissance sous le vestibule : une volée droite aboutit au premier palier, où l'escalier se refend en deux autres volées droites formant retour parallèle à la première ; du second palier part une volée unique ; la rampe est d'un dessin beaucoup plus simple que celle du petit escalier.
L'escalier d'honneur est orné d'une statue de marbre de Louis XV par J.-B. Lemoyne, destinée originairement au château de Choisy-le-Roi et qui n'est à Rouen que depuis 1820. Louis XV, vêtu à la romaine, un casque empanaché à ses pieds, lève le bras droit et tient de la main gauche un bâton de commandement.
L'archevêché conserve des morceaux intéressants très divers. Sa façade la plus pittoresque est sur la rue Saint- Romain : elle commence par une élégante tourelle de l'Officialité, rebâtie sous le premier cardinal d'Amboise; entre ce bâtiment et le logis des prélats, un pignon du xiv^ siècle montre les restes de sa grande fenêtre. C'est là un dernier vestige de la salle où fut prononcé le jugement de Jeanne d'Arc et qui devint plus tard une chapelle. Après, vient une tour de guet du xiv^ siècle ; le reste de la façade fut bâti au xv^ siècle, sous le cardinal d'Estouteville et au début du xyi^ sous Georges I^^ d'Amboise. Elle était traversée d'un passage aujourd'hui condamné ; son style est d'une sobre élégance, avec de sveltes tourelles à pans. Sur la rue de la République, c'est entre deux
pavillons une façade même style, aveugle dans le bas, peu percée à l'étage supérieur, qui surplombe sur un large encorbellement à moulures puissantes. Du côté des jardins, où l'encorbellement était plus accentué encore, l'étage supérieur était en bois, et largement éclairé ; la galerie était donc j)osée en équilibre sur un gros mur. Entre les poutrelles du plafond, les entretoises de plâtre étaient peintes de rinceaux de verdure et de fleurs de couleurs vives ; cette décoration et la vue largement ouverte sur les jardins et sur le chevet de la cathédrale devaient faire de la galerie un séjour extrêmement riant. On a récemment détruit ce précieux plafond et défiguré comx^lètement le gracieux morceau d'architecture.
Du côté de la rue des Bonnetiers, une galerie analogue, à larges arcades, a fait place depuis le xviii® siècle à un simple mur où s'ouvre une haute porte d'entrée du xviii^ siècle.
lya façade intérieure, sur les jardins, a été rebâtie alors par les archevêques d'Aubigné, Saulx-Tavannes et Larochefoucauld, à l'excex^tion des tourelles flamboyantes, un peu défigurées elles-mêmes par des toits mansardés.
Iv'intérieur présente des morceaux bien x)lu.s anciens : c'est d'abord une belle cave du xn^ siècle, reste peut-être du palais élevé par l'archevêque Guillaume Bonne-x\me, mort en iiio. Sa voûte est en berceau à pénétrations et ses colonnes engagées ont des chapiteaux godronnés ; à son extrémité, subsistent les restes d'une salle basse du commencement du xiii^ siècle, remarquable par les colonnes jumelles qui séparaient ses deux nefs et p3.r la disposition normande de sa voûte.
Le cardinal de Luxembourg avait achevé en 1439 deux chambres et un escalier en vis ; en 1440, une librairie, ornée de vitraux à figures et de girouettes peintes et dorées. Le cardinal d'Bstouteville demanda à Geoffroy Sichier, maître maçon de la cathédrale, les plans d'un nouveau palais, qui fut
élevé de 1461 à 1465 avec la collaboraticn de Girard Vanier, Johannot le Viste, Robert Quesnel et Gillot Salles. De ce palais, il reste deux tourelles du côté des jardins ; l'une contient l'ancien escalier en vis de la salle des États, avec son pivot curieusement orné d'arcatures inclinées en spirales. Il en subsiste également un vestibule, la cuisine, de 1462, et l'office, où sont sculptées les armes du cardinal.
Ces deux salles, couvertes de voûtes surbaissées, communiquent entre elles par deux portes basses. La cuisine est remarquable par son pilier central rond et trapu, sans chapiteau, l'alignement de ses trois cheminées, et la console sculptée qui figure une servante lavant un plat, sujet représenté également sux une miséricorde des stalles de la cathédrale.
L'œuvre du cardinal d'Estouville avait été soignée avec amour ; dès qu'elle fut achevée, le prélat, retenu à Rome s'y fit apporter une peinture de son nouveau palais, exécutée par Girard Vanier. Après lui, les cardinaux d'Amboise avaient complété l'œuvre avec magnificence : de 1496 à 1499 s'élevaient un grand corps d'hôtel, les écuries, la chapelle, des galeries couvertes en terrasse, les murs du jardin, et les prisons ; en 1507, les pavillons de Saint- Romain et de Notre- Dame ; en 1538-39, on achevait l'ornementation de la salle des États, et l'on surmontait d'un lanternon le grand escalier.
L'appartement des cardinaux d'Amboise comprenait une grande salle, une chambre du conseil, une chambre de parement, une trésorerie, une chambre du scelleur, une secrétairerie, une vicairerie, et la chambre de l'archevêque. Parmi les dépendances, on remarquait un grand four à cuire le pain des pauvres ; il avait été bâti vers 1520.
Des eaux amenées de Carville, au temps de Georges P^ d'Amboise, alimentaient une magnifique fontaine au centre
des jardins ; elle était ornée de figures et avait trois vasques superposées.
En 1502, on entourait les jardins de galeries de marbre et de bois ; elles furent peu solides, car, dès 1590, on constatait leur délabrement. Biles ont disparu depuis 1655.
Mansart commença la destruction de ce bel ensemble. lya bibliothèque est l'œuvre de Millet Déruisseaux et date de 1737 ; elle fut construite pour installer les livres de Le Normant, évêque d'Êvreux, achetés après son décès.
La chapelle de l'Officialité, qui s'ouvrait sur la salle des États, fut démolie au xviii^ siècle par l'archevêque d'Aubigné pour faire place au grand escalier qui mène à la salle ; celle-ci fut transformée et ornée de grands panneaux peints par Hubert Robert, en 1773. On y voit une bonne et curieuse vue de l'ancien Rouen.
Tous les appartements furent reconstruits vers la même époque ; M»'' d'Aubigné fit aussi les écuries et une nouvelle chapelle, qui est la partie la plus médiocre de cet ensemble. Malgré la réelle élégance des appartements, ce palais ne nous dédommage pas de la perte des édifices qu'il a remplacés.
La salle des États, avec ses grands paysages historiques, précieux pour l'histoire locale ; ses deux grands escaliers, des xv^ et xviii^ siècles ; les salons et les appartements privés, qui datent de Louis XV, forment un palais digne des prélats distingués qu'il a logés. Le dernier, le regretté M^"^ Fuzet, s'était complu à restaurer ces belles boiseries et à garnir les chambres et salons de meubles et de tableaux de prix. Il s'est consolé de quitter ce palais en en publiant, avec M. l'abbé Jouen, une monographie solidement documentée.
Construit par Roullant le Roux, sous le règne de Louis XII, le palais de justice de Rouen est un des monuments les plus justement célèbres de la période flamboyante. Malgré son
apparence d'unité, il se compose de deux morceaux anciens et de deux morceaux modernes, et, du côté de la façade principale, l'aspect a été complètement transformé de nos jours par la substitution d'une grille au mur crénelé percé d'une porte monum-entale. Cette grille ferme, du côté de la rue aux Juifs, la cour en carré long, sur les trois autres côtés de laquelle se développent les bâtiments. Les ailes de l'est et de l'ouest sont plus courtes que le bâtiment central. La première est une imitation moderne de l'aile en regard, qui est, au contraire, la plus ancienne partie du palais. Cependant elle a été doublée en profondeur et sa façade occidentale, sur la place Verdrel, est la portion la plus récente du monument, non la plus heureuse, malgré l'exactitude avec laquelle le regretté M. Lefort a suivi le st>4e.
La façade postérieure, sur la rue Saint-Lô, garde, bien que très restaurée, son aspect primitif et charmant. Entre les travées, des contreforts puissants sont surmontés de clochetons sveltes, et deux ou trois d'entre eux font place à des tourelles élégantes ; aux larges baies en anse de panier du rez-de-chaussée, aux encadrements des fenêtres à croisées de l'étage supérieur, à la vigoureuse corniche presque aussi saillante que les contreforts qui la coupent, se profilent des moulures d'un puissant effet ; du pied des balustrades en dentelle de pierre, des gargouilles prennent leur essor en inclinant le cou avec des ondulations serpentines, elles se détournent des contreforts pour ne pas déverser les eaux dans leurs fondations.
Aujourd'hui, en venant de la rue du Gros-Horloge par la rue Thouret, percée dans l'axe de la façade du palais, on contemple l'ensemble de cette façade ; mais ainsi ne l'avait pas voulu le maître qui l'a conçue. Comme à Paris, à l'hôtel de Cluny ou à La Rochelle, à l'hôtel de ville, cette magnificence ne se prodiguait pas aux passants. Un mur plein et uni, élevé
à la hauteur du premier étage et crénelé, fermait la cour, ne laissant voir du dehors que les couronnements de la façade. Une grande porte s'ouvrait dans cette clôture ; on l'appelait la porte aux Cerfs, car sur l'archivolte à accolade qui couronnait son arc surbaissé, se dressaient deux cerfs ailés affrontés, de grandeur naturelle, supportant l'écu royal. Le cerf volant était un emblème cher à Charles VI; Charles V s'en servait déjà, et Louis XII, sous le règne de qui fut élevé le palais, l'affectionnait encore.
Lorsqu'on avait franchi la porte aux Cerfs, la splendeur de la façade se révélait, telle que nous la voyons. C'est là un des monuments les plus somptueux du style flamboyant. Coupée au centre par une tourelle à pans, qui fut originairement une chapelle, la façade déploie trois ordres de plus en plus riches ; au bas, une suite d'arcades surbaissées, portes ou fenêtres, assez simples ; au premier étage, des croisées aux allèges richement guillochées, et sous l'archivolte desquelles pend une fine dentelle de pierre ; entre chaque fenêtre, deux rangs de deux niches à dais fouillés, qui jadis abritaient des statues, sont évidés dans les contreforts ; enfin sUr une corniche puissante, une balustrade d'une extrême richesse, à deux rangs de quatrefeuilles renfermant des roses ; puis, au-dessus de la balustrade, une arcature très ouvragée dont les accolades servent de sup]port à des statuettes et alternent avec des clochetons qui couronnent les contreforts ou surmontent les fenêtres, et quatre lucarnes en tiers-point à accolades fleuronnées très aiguës, qui se relient aux clochetons des contreforts par de petits arcs-boutants décoratifs dentelés. La tourelle a des fenêtres en tiers-point et n'a pas de balustrade, mais elle se lie bien à l'ensemble, dont elle suit les lignes et l'échelle.
A l'intérieur, le monument conserve deux salles intéressantes : dans la tourelle, ancienne chapelle, un petit salon
rond dont la coupole à caissons ornés des emblèmes de la justice est une œuvre de la Renaissance ; les lambris datent de Louis XVI. — Plus remarquable est la grand chambre, inaugurée en 1506, ou plus exactement le plafond de bois du début de la Renaissance qui constitue sa richesse. C'est un fort bel exemple d'un genre de monuments dont très peu sont parvenus jusqu'à nous. Peut-être n'a-t-il pas été restauré assez discrètement : toute la salle est trop visiblement rajeunie.
Le dessin du plafond est capricieux et original ; des caissons hexagones y alternent avec de grands panneaux saillants en étoile à six pointes, sur lesquels six branches ou arabesques tracées en S viennent se réunir pour former une clef pendante. Des dessins courants ornent la x^uissante membrure de ce plafond ; les principaux sont dorés.
La partie la plus ancienne du palais est celle qui forme marteau à l'ouest, c'était la salle des Procureurs ou salle commune de la ville, fondée en 1493 et probablement bâtie par Richard Ango, maître des œuvres de la ville ; là, siégea depuis lors la juridiction de la Vicomte de l'Eau, ainsi que le tribunal du bailli, et la salle était en même temps la bourse des négociants.
A une extrémité s'élevait une table de marbre servant de tribunal, pour la juridiction des eaux et forêts, et qui avait été achetée du Chapitre en 1508. C'est là qu'en 1629 Pierre Corneille prêta son serment d'avocat du roi. Un escalier monumental, dont on n'a plus que la description, donnait directement accès du dehors à l'étage supérieur. Plusieurs gravures le m.< ntrent tel qu'il fut rect instruit en 1603, dans l'angle sud-ouest de la c^r.r: c'était un perron en quart de pyramide octog ne, lourd et encombrant ; au xix® siècle, on avait remplacé l'ancienne pi rte et son perron par une entrée centrale, œuvre médiocre et de pure imagination, en même temps qu'on
abattait le pavillon de l'angle nord-ouest de la cour et qu'on remplaçait le mur crénelé par la grille actuelle en fonte de fer, détestable contrefaçon de style flamboyant.
En 1903, l'architecte I^efort rétablit la porte, le perron et un pan du mur de clôture de la cour tels que les montraient les plus anciens documents, au début du xvii^ siècle. Cet aspect nouveau a profondément troublé les habitudes d'œil des Rouennais et des visiteurs ; des protestations indignées se sont élevées dans la presse, et une jolie composition étudiée par le regretté M. Selmersheim, d'après l'ancienne description, est venue remplacer par une vraisernblance agréable la restitution du perron du xvii^ siècle. La salle des Pas-Perdus est surtout remarquable par son beau lambris de chêne, tracé en berceau tiers-point sans entraits ni poinçons, qui s'emboîte dans le comble aigu et s'éclaire par des lucarnes en pénétration. Il nous reste peu de salles civiles du Moyen Age qui n'aient été défigurées ; celle-ci est précieuse à la fois par sa rareté et par sa valeur monumentale.
ly'hôtel de la Présidence, rue Saint -lyô, est aujourd'hui l'hôtel des Sociétés Savantes. Les passages sur arcades qui le reliaient au palais de Justice ont été démolis en 1855. C'est en 1717 que ce bâtiment fut élevé sous la direction de l'ingénieur Martinet ; les écuries, construites en 1719, s'étaient écroulées en 1722, l'ingénieur royal Louis Darneuse-Dessablonnières procéda à une reconstruction.
L'hôtel est d'un style sobre et froid, dessiné avec goût, rehaussé de quelques bonnes sculptures bien réparties. Le logis entoure trois côtés d'une cour fermée vers la rue par un mur percé d'une porte que couronne un fronton surmonté de trophées. Une porte précédée d'un perron s'ouvre au centre de chacune des trois ailes ; la façade du fond est ornée de chaînages à bossages ; les fenêtres sont cintrées avec clefs
sculptées ; au rez-de-chaussée, ces clefs sont ornées de têtes entourées d'attributs. Le grand escalier possède une rampe en fer forgé et les murs de sa cage sont ornés de trophées sculptés. La façade sur le jardin est simple. Au mur du fond du jardin s'applique une vasque ornée d'un masque de satyre.
Le bureau des Finances, construit en 1510, par Rouland le Roux, s'élève sur le parvis et en regard de la cathédrale, au coin de la rue du Petit-Salut. C'était un des types les plus parfaits de la Renaissance, mais il faut mettre au passé l'éloge de cette charmante construction, car on ne saurait l'admirer sans être révolté de la façon brutale dont elle a été saccagée. Beaucoup trop tard, la Chambre de commerce a pris l'initiative heureuse d'installer dans une partie un musée des tissus, mais le rez-de-chaussée reste irrémédiablement détruit, l'entresol est encore déshonoré par des enseignes, dont la laideur et la bêtise s'étalent avec impudence sur des frises délicieuses ; enfin, la partie qui n'a pas été détruite ou indignement masquée reste gravement altérée.
En 1823, une seule fenêtre, du côté de la petite rue, gardait encore ses meneaux délicatement sculptés ; on les supprima. Quatre ans plus tard, pour établir un entresol continu, on supprima la porte d'entrée, dont l'archivolte richement sculptée rompait la ligne droite de cet entresol. Vers le même temps, on démolit la bretèche élégante qui formait saillie sur la façade. Elle avait trois pans ajourés de grandes baies à meneaux de pierre.
La Chambre des Comptes ne fut installée qu'en 1591, mais l'hôtel qui l'abritait porte la date de 1524 : c'est un bel édifice de la Renaissance. Sur la rue des Carmes, il se présente au fond d'une cour, où l'on entre par cette rue, et dans l'axe de la rue Saint- Romain, il montre une porte d'une architecture sobre, rehaussée de délicates sculptures.
L'ordonnance de la cour est beaucoup plus riche ; les trumeaux des deux étages supérieurs sont ornés de pilastres à fines arabesques auxquels s'appliqttent des balustres ; au premier étage, les pilastres sont coupés à mi-hauteur par des groupes de figurines, ordonnance particulière à certains édifices de la Renaissance rouennaise.
Au sud de la cour, le rez-de-chaussée est occupé par une charmante galerie à larges arcades, dont la voûte d'ogives s'enrichit de nombreuses clefs ouvragées dans le style de la Renaissance. Aujourd'hui, les grandes baies sont vitrées, et la galerie est un passage public.
La Bourse a été construite en 1735, restaurée et agrandie de nos jours. L'escalier porte, comme celui de l'hôtel de ville, une statue de Louis XV.
Les salons sont ornés de trois tableaux de Schoppin et de deux toiles de Lemonnier consacrées à des épisodes de l'histoire commerciale de Rouen. L'esplanade qui s'étend devant le bâtiment s'appelle la Bourse découverte et sert de lieu de réunion par le beau temps ; c'est là qu'était placé le monument du Méridien, transporté aujourd'hui au jardin de Saint-Ouen.
La Douane a été reconstruite en 1838 par l'architecte Isabelle. C'est une imitation assez imposante du style de la Renaissance florentine. Sur la façade, sont encastrés deux bas-reliefs de David d'Angers : le Commerce et la Navigation. Dans la cour octogone vitrée, on a remonté le fronton de l'ancienne Romaine, exécuté en 1726 par N. Coustou père. C'est une des belles œuvres de la statuaire monumentale de ce temps, et c'est, naturellement, une composition mythologique : au centre, Mercure est assis, tenant le caducée et une bourse ; à ses pieds est une balance, à ses côtés, on voit un portefaix déchargBent une balle, divers autres colis, un chien et des enfants, dont l'un écrit sur un registre.
Les anciennes halles de Rouen, situées non loin du quai, au bout de la rue de l'Épicerie, sont un monument d'architecture pauvre et d'aspect sordide, mais de beaucoup de caractère Biles entourent de trois côtés la place à peu près rectangulaire de la Haute Vieille Tour ; la longueur du plus grand côté est de 88"i,34 ; les bâtiments larges de i6°V,25 sont composés de murs de pierre grise, percés de fenêtres en anse de panier sans aucun ornement, et surmontés d'un grand comble d'ardoise très aigu dont la robuste charpente repose à l'intérieur sur deux rangs de poteaux. L'aspect de cette forêt de madriers est imposant. Un pignon, sur la rue des Halles, est percé d'une grande porte en tiers-point que surmonte un larmier ; on pourrait donc croire que la construction remonte à l'époque française ; elle n'a été élevée qu'au x\t:i^ siècle, exception faite pour un gracieux et curieux monument qui forme dans la cour une sorte d'arc de triomphe surmonté d'une loge, en avant du passage voûté qui traverse l'aile sud pour relier les places Haute-Vieille-Tour et Basse-Vieille-Tour. Ce monument s'appelle la Fierté de saint Romain ; il date de 1542 et c'est un joli échantillon du style le plus pur de la Renaissance. Sa destination était de servir, dans sa partie haute, de reposoir à la châsse de saint Romain, le jour de sa procession ; les fidèles défilaient sous la voûte inférieure et l'on y faisait passer un prisonnier qui était libéré en l'honneur du saint ; c'est ce qu'on appelait le privilège de saint Romain.
Le lycée Corneille est très justement dédié à la mémoire du plus illustre de ses élèves, car c'est le bâtiment même où depuis la fin du xvi^ siècle toutes les générations rouennaises sont venues s'initier aux lettres et aux sciences.
Il a été bâti par les Jésuites ; Charles de Bourbon leur acheta en 1583 l'hôtel du Grand-Maulévrier ; ils s'y installèrent en 1593 ; l'année suivante, ils étaient exilés, et le col-
lège devenait propriété de la ville, mais en 1603, les Jésuites y rentraient ; la chapelle fut construite par eux.
Les bâtiments de l'aile nord de la cour datent de 1734 ; eu 1762, la suppression des Jésuites fit ]3asser le collège entre les mains des prêtres séculiers ; il continua de prospérer ; en 1778, on l'agrandissait encore, sous la direction de l'ingénieur IVIartinet ; en 1796, une École centrale fut inaugurée dans ses bâtiments ; enfin, depuis la création des lycées, en 1802, il remplit sa destination actuelle. On l'agrandit alors des bâtiments du séminaire de Joyeuse, fondé en 1515 par le cardinal de ce nom, dont le tombeau a été transféré dans la chapelle à l'époque de la Restauration.
Le lycée Corneille forme un bel ensemble, très homogène d'aspect, élevé au cours des xvii^ et xviii^ siècles. Une porte monumentale, surmontée d'un pavillon à coupole intérieure donne accès dans une grande cour en carré long entourée de bâtiments d'une élégance austère ; la chapelle s'élève au sud de la cour d'honneur, au milieu d'un autre carré de bâtiments qui la masquent, à l'exception de la façade, sur la rue Bourgl'Abbé et d'un côté de la nef que longe la rue du Maulévrier.
Le frontispice, quelque peu ronflant, du portail d'entrée nous dit les vicissitudes politiques et religieuses qui ont fait changer de mains tant de fois la vénérable maison d'éducation, et il affirme en même temps la permanence et la sérénité supérieure des lettres et des sciences qui, sous tous les régimes, en dehors et au-dessus de toutes ces tendances, ont élevé et rasséréné l'âme et l'esprit des générations successives.
Des anges, qui pourraient être des amours, continuent de papillonner dans une gloire dont le motif central a disparu : c'était le monogramme de la Compagnie de Jésus.
L'écusson royal a, de même, été brisé, mais les trophées de livres et de mappemondes ont été respectés, et au fronton
du pavillon central de la cour d'honneur, la devise inscrite autour de l'horloge n'a jamais cessé d'être exacte : Hic lahor, hic requies Musanim pendet ah Horis.
Les deux parties les plus intéressantes des bâtiments sont la chapelle et le parloir, ancienne Salle des Actes, à peine modifiée, qui garde, non seulement ses belles boiseries de l'époque de Louis XV, mais tout un mobilier du mêm-e temps, aussi riche qu'élégant.
Seul, le plafond sort de la note générale : ses entretoises plâtrées ont été ornées de peintures allégoriques par M. Zacharie. Ces peintures sont bonnes, et leur tonalité claire est d'une agréable originalité, très bien entendue d'ailleurs pour ne pas assombrir une salle déjà obscure, mais elles ne rappellent en aucune façon le style du xvii^ siècle ou du xviii^. L'auteur n'a-t-il pas mieux fait de créer une œuvre personnelle plutôt que de pasticher un style ancien ? C'est possible : pastiche-t-on jamais réellement bien les styles d'autrefois ? Mais, tout en louant l'artiste, je ne puis m'empêcher de constater un désaccord manifeste entre les peintures du plafond et tout le reste de cette belle salle.
La chapelle est un très gracieux et curieux édifice ; on l'a attribuée aux Jésuites Durand et Materllange, mais il est prouvé qu'ils n'ont pu donner les plans, et l'œuvre reste anonyme ; il est douteux que le maçon Jean Boudin ait été autre chose qu'un entrepreneur.
L'œuvre fut commencée vers 1610 ; en 1624, on posa la première pierre de la façade, mais les travaux demeurèrent alors suspendus ; en 1703 seulement, la dernière travée fut voûtée ; 1704, on termina la façade et son perron. Marie de Médicis, qui s'était intéressée dès le début à la construction, avait concédé aux Jésuites le droit de prendre la pierre dans les ruines du château Gaillard aux Andelys.
Cette église est très originale, à part sa banale façade classique. Contrairement aux règles, le chevet regarde le nord. 1,6 plan comprend une abside à pans et un transept qui s'arrondit aux extrémités en chapelles semblables à l'abside, puis une nef simple. Entre les trois absides et entre le transept et la nef, quatre travées carrées forment d'autres chapelles, surmontées de tribunes. I^a nef comprend cinq travées dont deux de plan carré, flanquées de chapelles, et deux autres très étroites, alternant avec les premières.
L'élévation n'est pas moins singulière ; des soubassements à bossages s'élèvent jusqu'à deux mètres environ du sol et ]3ortent un ordre à pilastres corinthiens et à frises richement sculptées. Sous les bases des pilastres, des consoles d'une forte proéminence, sans doute faites pour porter des statues, saillent du haut des soubassements ; les écoinçons des arcades qui portent les tribunes ou donnent accès aux chapelles sont ornés d'anges semblables à des Victoires antiques, mais au-dessus des architraves corinthiennes, les arcs d'une voûte d'ogives retombent en faisceaux, et entre les pilastres des trois absides, s'ouvrent deux rangs de fenêtres en tiers-point avec meneaux et remplages flamboyants. Quelque extraordinaire que soit ce mélange de deux styles ennemis, il est parfaitement harmonieux. Le dehors présente une autre singularité : les contreforts, comme les pilastres de l'intérieur, ne vont pas jusqu'au sol : ils reposent sur des espèces d'édicules à frontons et se bifurquent, par conséquent, en Y renversé. Pareille disposition fut adoptée au xii^ siècle au transept de Saint-Martin de Laon, mais elle y est le résultat d'un remaniement et d'une nécessité, tandis qu'ici, c'est un simple caprice, à moins que l'architecte n'ait pensé donner plus d'assiette à ses contreforts en élargissant leur base par ce curieux artifice. Le style hybride de cette chapelle n'est pas pour surprendre :
celles des Jésuites de Saint-Omer, de Chaumont et de la Flèche présentent le même mélange et un aspect analogue, et M. Louis Serbat a montré que l'ordre qui a cependant tant fait pour implanter chez nous la lourde architecture italienne ou espagnole de la fin de la Renaissance, a construit encore au xvn^ siècle toute une série d'églises gothiques.
Le lycée des jeunes filles, placé sous le patronage de Jeanne d'Arc, occupe aussi une belle construction du xvii^ siècle, l'hôtel de la porte d'Arras, rue Saint-Patrice.
Cette vieille maison, d'un beau style, a été élevée sur une ancienne porte de la ville.
Au-dessus de la porte cintrée et caissonnée, des rubans retiennent un écu formant la clef de l'arc ; les fenêtres carrées du rez-de-chaussée sont d'une ornementation sobre ; celles de l'étage supérieur, séparées par des pilastres ioniques, ont des clefs ornées de têtes de femmes ; sur les pilastres repose une frise formée de panneaux remplis de guirlandes et surmontée d'une corniche à oves ; une sorte d'attique ou de fronton est formé d'un panneau rectangulaire et accosté de deux lucarnes ovales ; le comble, très élevé, suit la vieille tradition française : il est couronné d'élégants épis.
Le corps de logis du fond de la cour présente aussi une façade monumentale, quatre grands pilastres occupent les trumeaux et portent un entablement surmonté d'une attique que couronne un fronton cintré, décoré de sculptures d'ornement.
Le Théâtre des Arts est une des cinq scènes provinciales qui peuvent être mises sur le même rang avec les grands théâtres de Paris ; il a été construit sur les x>lans de M. Sauvageot et achevé en 1882 ; son extérieur n'est pas sans analogie avec les théâtres de la place du Châtelet ; on y remarque le fronton sculpté par Chapu. A l'inverse de l'Opéra c'est, au Théâtre des Arts, le vestibule qui est la partie sacrifiée : forcé
d'adopter des proportions peu heureuses et de faire des économies, l'architecte ne s'est pas intéressé à ce morceau, il est mesquin, froid et triste ; hâtons-nous de dire que cet efEet est en partie voulu et peut se défendre : la salle de l'Opéra n'étonne plus après le vestibule ; ici, l'œil a jeûné avant de goûter l'aspect de la salle.
Celle-ci est de très bon goût : on y a répudié la grosse échelle; l'ornementation est étudiée et sobre ; d'aucuns la trouveront sèche et un peu monotone, mais j'avoue ne pas aimer, pour ma part, les exubérances ronflantes de certaines architectures théâtrales. I^e seul détail exubérant et sortant des lignes architecturales sont les quatre cariatides de femmes, inégales en grâce et en mérite, sculptées aux avant-scènes par Chédeville.
Le plafond est une des meilleures œuvres de Léon Glaize. Ce morceau académique symbolise à la fois la ville de Rouen, l'apothéose de Corneille, le triomphe de Vénus et la Danse antique.
Il faut louer l'artiste d'avoir donné à son œuvre une unité et une gaîté de ton d'un agréable effet et tout à fait judicieuses en matière de peinture décorative : deux couleurs dominent et se marient heureusement : le rouge des chairs nues, qui sont prodiguées ; le bleu intense et légèrement verdoyant du ciel. On ne saurait considérer ces couleurs comme exactes, ni ce ciel comme ayant un rapport avec celui sous lequel est né Corneille, ni ces personnages comme autre chose que des abstractions idéales. C'est un décor, et au point de vue idéal et décoratif, l'œuvre est dans la note juste.
Le foyer, comme le vestibule qu'il surmonte, pâtit de la largeur de la rue Grand-Pont ; ses proportions sont étroites, mais l'architecture est élégante et distinguée ; elle rappelle la Renaissance italienne ; les voûtes et trumeaux sont ornés de peintures, compositions académiques qui ne manquent pas de grâce et où MM. Paul Baudouin et Paul Milliet ont symbo-
MONUMENTS MILITAIRES ET CIVILS lox
lise divers genres de musique et de danse ; le premier a exécuté huit panneaux et seize médaillons circulaires ; le second, cinq compositions du plafond. Le rideau drapé et le rideau de manœuvre sont d'estirrrables œuvres de Lavastre.
Place de la République s'élève depuis peu une autre salle de spectacle, du style le plus moderne : V Alhambra. Au-dessus du vestibule, le foyer s'éclaire d'une immense verrière allégorique, œuvre de M. Steck.
Rouen possède encore beaucoup de fort belles maisons privées du xv^ au XVII® siècle.
Iv'hôtel du Bourgtheroulde est un des monuments les plus célèbres de l'architecture civile de l'époque flamboyante et de la Renaissance. Commencé par Guillaume Le Roux, conseiller de l'échiquier, marié en i486, il fut achevé par son fils portant le même nom, abbé d'Aumale et du Val-Richer, mort en 1532. C'était une des plus belles maisons de la ville : en 1586, on y logea trois semaines le comte de Shrewsbury, qui apportait à Henri IV l'Ordre de la Jarretière, et pour qui on avait amené des meubles du château de Gaillon ; quelques mois plus tard, on y hébergeait le légat.
L'hôtel comprend des bâtiments de trois dates bien distinctes : le logis du fond de la cour et le bâtiment en façade sont gothiques et peuvent dater des dernières années du XV® siècle, avec des retouches du xvi® ; la galerie sur cour qui les réunit a été ajoutée par l'abbé d'Aumale à l'œuvre de son père ; enfin, en 1770, à la suite d'un incendie, l'architecte Guéroult ajouta une autre aile au bâtiment du fond de la cour, en refit l'intérieur et reconstruisit la façade de derrière.
La façade sur cour du logis principal est fort bien conservée; la galerie de la Renaissance, qui est le morceau le plus finement décoré, est malheureusement mutilée; enfin, l'avant-corps de logis a été successivement mutilé et restauré sans nul ménagement.
La façade sur la place avait, à l'angle de la rue du Panneret, une gracieuse échauguette à cinq fenêtres, que la municipalité fit démolir en 1824. La porte d'entrée cintrée s'ouvrait entre des niches à dais ouvragés, et du côté de la cour, l'entrée du passage était accostée de médaillons où l'on avait vu les effigies de François I^^ et d'Henri VIII.
La façade du fond de la cour présente une belle ordonnance flamboyante ; sa tourelle à pans est surmontée d'un toit en poivrière et d'un riche épi de plomb, ses lucarnes à contreforts décoratifs rappellent celles du palais de Justice, mais ce qui en fait la particularité tout à fait originale, c'est la décoration du plein des murs, sculpté partout en bas-relief, sans préoccupation de l'appareil. Cette sculpture, qui n'a plus le caractère flamboyant, et que le maître de l'œuvre primitive semble n'avoir pas prévue, est un embellissement ajouté par l'abbé d'Aumale au logis de son père. On y voit la salamandre, emblème de François I^^ et le phénix, emblème d'Êléonore d'Autriche qu'il épousa en 1530. Les sujets des panneaux reproduisent des tapisseries à scènes pastorales, analogues aux séries de Gombaut et Macée : on y voit la fenaison, un berger lutinant une bergère ; des jeux rustiques, un repas champêtre, la tonte des moutons et une pêche au filet ; au-dessus de cette scène, un chevalier est enlevé dans les nues par un griffon. Deux scènes de triomphe complètent les panneaux de cette riche façade, et au fronton de ses lucarnes, des écus ont pour supports des chevaux et des cerfs.
La galerie se compose de six grandes baies en anse de panier séparées par des pilastres et surmontées d'une frise, dont les panneaux représentent des triomphes. D'autres bas-reliefs occupent les allèges et sont, malheureusement, très mutilés. Ils représentent l'entrevoie du camp du Drap d'Or, où l'abbé d'Aumale avait le bonheur de figurer : dans un panneau, les
deux rois se saluent, et le cortège de leur suite se déroule dans les autres.
D'autres morceaux d'architecture domestique sont moins importants.
I^a plus belle façade privée flamboyante est celle de l'abbaye de Saint-Amand, aujourd'hui transportée au Musée départemental ; elle se compose de pans de bois dont les intervalles sont tous remplis de panneaux sculptés formant un revêtement de menuiserie aux hourdis. Cette œuvre riche et élégante comprenait une grande salle à deux cheminées couverte d'un plafond de bois à caissons peints et à rosettes de bois sculpté. Commencée sous l'abbesse Thomasse Daniel, à la fin du XV® siècle, cette construction avait été terminée au début du XVI®, sous Guillemette d'Assy.
Tout à côté est remontée, dans le jardin du Musée, la façade d'une maison en pans de bois de l'époque de lyouis XII, provenant de la rue Bon-Bspoir. Les poteaux principaux sont ornés d'élégantes arcatures, comme dans un grand nombre d'autres maisons de Rouen ; les consoles qui portent l'étage en encorbellement sont ornées de statuettes couronnées de dais ; la porte et une petite fenêtre sont surmontées d'élégantes archivoltes ; au-dessus, dans des panneaux vides, devaient exister de jolies claires-voies telles qu'on en voit encore à la petite porte de la maison n^ 41 de la rue de la Savonnerie. Une autre jolie porte semblable existe au n^ 8 de la place Saint-Marc.
On peut signaler comme les maisons gothiques les plus complètes l'hôtel Caradas, rue de la Savonnerie, et la maison à l'angle de la rue du Bac et de la rue des Fourchettes. Toutes deux sont en pans de bois.
L'hôtel Caradas, avec ses grands pignons, sa tourelle à pans, ses encorbellements inquiétants, est comme le type de la vieille maison gothique selon l'idéal romantique. Auprès
des amateurs plus positifs, il se recommande par sa pureté de style, Toriginalité et le bel effet de sa corniche à arcatures qui imite les mâchicoulis des châteaux du xv^ siècle.
lya maison à l'angle des rues du Bac et des Fourchettes est moins surplombante ; elle semble de même date et présente des détails plus fins. A l'angle du premier étage, une colonnette, dont le fût imite le tronc de palmier, porte sur son chapiteau un buste de la Vierge avec l'Enfant. C'est une sorte d'arbre de Jessé, à moins que ce ne soit le sceptre de David.
L'encorbellement qui porte le premier étage a de puissantes moulures, devant lesquelles passe la dentelle légère d'une arcature retombant sur de petits culots aériens que soutiennent de mignons angelots voletants, d'une exquise finesse ; au-dessous subsistent les claires-voies à tracés flamboyants des impostes d'une partie des baies du rez-de-chaussée, et au-dessus, dans une toute petite fenêtre regardant la rue des Four" chettes, un ancien volet est resté intact. Il est somptueusement brodé de remplages du même style.
Hâtons-nous, avant de nous émerveiller de la conservation de ces détails rares et exquis, de nous informer de leur histoire : ils ont re\Ti le jour depuis peu : pendant que la tourmente de mauvais goiit emportait d'innombrables morceaux similaires, ils étaient en sûreté derrière les plâtras dont leur propriétaire s'était contenté de les couvrir, sans avoir pris la peine de les mutiler.
De l'hôtel de la Barge, construit en 1458 rue Grand-Pont» il ne subsiste que l'enseigne, recueillie au Musée.
La maison située n» 13, rue de l'Écureuil, était parmi les plus remarquables : elle x)ossédait une suite de beaux basreliefs et des médaillons d'empereurs romains en terre cuite émaillée. Dans la cour, six colonnes de pierre de Vernon soutenaient un étage en pans de bois et formaient portique ; elles
furent rachetées par Eugène Dutuit, qui en fit don à la sacristie de Saint-Maclou. M. Lefort les y a employées habilement. Ces colonnes ont une parenté frappante avec celles de l'aître Saint-Maclou, de la cour des Monnaies et de la maison de la rue de l'Hôpital : un socle carré porte une sorte de balustre en forme de vase, auquel s'appliquent des blasons portés par de petits génies.
Rue de l'Hôpital, n^ i, à l'angle de la rue de la République, l'hôtel Jubert, grande maison de la Renaissance, en partie rebâtie, a dans sa cour une porte accostée de colonnes analogues, à mi-hauteur desquelles deux figurines de femmes nues, aux hanches singulièrement puissantes, soutenaient un blason aujourd'hui martelé dont on reconnaît le tracé italien. La façade de cette maison présente encore une suite de pilastres à chapiteaux très élégants et à fûts ornés de rinceaux très délicats. La porte d'entrée est un vrai chef-d'œuvre de goût et de finesse. Le reste de la maison a été très défiguré. Le Musée possède une Vénus marine qui en provient.
La maison de bois et de brique remontée sur le parvis de Saint-Maclou et portant l'enseigne de l'Annonciation, s'élevait primitivement rue Malpalu. Elle date du début du xvi^ siècle. Cette charmante construction gothique montre, comme bien d'autres, la préoccupation de donner aux appartements toute la lumière possible, en voyant les multiples fenêtres qui, séparées par de minces montants, occupent toute la paroi extérieure des pièces, il est curieux de penser aux diatribes qui se sont si souvent écrites au sujet de l'obscurité des demeures de nos pères.
Aux nP^ 4-6, place du Pont-de-Robec, la cour d'une maison flamboyante a d'intéressantes sculptures.
Les deux plus belles maisons de bois de la Renaissance s'élevaient autrefois rue du Gros-Horloge, 115-117 et 129-131.
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Il n'}^ a rien d'exagéré dans la façon dont les appréciait Delaquérière : « La première, écrivait-il, non seulement se place au premier rang dans les anciennes et curieuses maisons de bois de la ville de Rouen, mais... est en ce genre l'une des plus exquises productions de la France entière... Ce que nous avons dit de la maison précédente s'applique à celle-ci. « De ces deux maisons, hélas ! il ne reste que la façade de l'une, remontée au fond du jardin public, dont on a entouré le clocher de Saint- André. On lui donne sans aucune raison le nom de Maison de Diane de Poitiers.
Une maison de beaucoup moins bon goût, mais plus riche encore s'élevait rue des Maillets, i6 ; beaucoup de ses débris sont au Musée d'antiquités.
Au -aP 80 rue Saint-Romain, une maison de 1576 était remarquable par ses bas-reliefs des Arts libéraux, compositions qui rappellent celles de François Florès, gravées par Gérôme Cock et imitées en 1600 dans les vitraux du château de Briffe, par Pinaigrier. Ils sont au même musée.
La maison des Fours Banaux est un des plus beaux exemples de l'architecture civile de la seconde période de la Renaissance. C'est une construction en pans de bois dont la date, 1585, est inscrite au fronton d'une lucarne. Le rez-de-chaussée seul est en pierre ; les deux étages supérieurs sont complètement ajourés d'une suite continue de fenêtres à croisillons ; à l'un des angles, une gracieuse échauguette à pans fait saillie sur la rue ; à un autre, un important pavillon s'avance sur la cour ; une large frise ornée de cartouches à cuirs règne sous la corniche.
Malheureusement pour Rouen, d'importants morceaux de son architecture domestique ont émigré. Une magnifique cheminée du xv^ siècle, autrefois rue de la Pie, est transportée à Jumièges et la célèbre cheminée de la Renaissance, jadis
admirée me de la Croix-de-Fer, dont la hotte porte un basrelief du miracle de Lorette, est aujourd'hui un des plus beaux ornements du musée de Cluny.
Dans le même musée, on admire un vantail de porte de la Renaissance, orné d'un Triomphe de l'Amour, et qui provient aussi de Rouen.
On peut citer comme remarquable l'hôtel de Senneville, rue Damiette, 30, qui date de la seconde moitié du xvi^ siècle, et comme intéressante une maison de bois de la rue d'Amiens datée de 1646 et appartenant encore au style de la Renaissance avec sa curieuse enseigne : Le Hâve d'Êcose. Une autre maison de la Renaissance, transportée au musée, date de 1622. Un groupe de deux maisons, du commencement du xvn^ siècle, vers le bas de la rue du Bac, se fait remarquer par l'austère élégance des façades aux lignes pures, aux ornements de bon goût sobrement répartis. Cette architecture a des qualités de tenue rares pour l'époque : peu auparavant, sous Henri III, on avait ajouté à l'hôtel de ville une façade d'une rare richesse et d'une rare incohérence. Une partie de ce fastueux et curieux morceau d'architecture a été sauvée du vandalisme et transportée près de la Maison des Fours Banaux.
Au xvii^ siècle, Rouen continua d'élever de somptueuses demeures.
Une des constructions les plus remarquables de cette époque, la plus riche peut-être, est l'hôtel d'Êtancourt, dans le passage du même nom. Sa cour intérieure est très curieuse : l'un des côtés appartient au style de la Renaissance ; les autres présentent au rez-de-chaussée des bossages et des arcades en anse de panier, et dans chaque trumeau de l'étage supérieur, une statue posée sur une console. Ces statues sont des déesses nues, dont les formes grasses, trapues, vulgaires, contrastent singulièrement avec les femmes étirées en longueur qui avaient
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été de mode au siècle précédent : ces figures se rapprochent davantage du goût que Rubens représente en peinture, et si elles sont gauches, on ne peut dire qu'elles soient très mal dessinées, ni même mal observées : c'est surtout le goût de l'artiste qui pourrait nous étonner, or les goûts ne se doivent pas discuter et celui-ci est le goût d'une époque qu'on admire : je ne dissuaderai personne d'admirer, mais je me crois en droit d'avouer ma préférence pour des époques antérieures.
Le grand salon de l'hôtel d'Êtancourt a été décrit par Delaquérière : c'était une salle remarquablement riche et complète du xvii^ siècle, avec son plafond de bois sculpté rehaussé de couleurs vives et ses tentures de cuir doré, ornées de figures de héros costumés à l'antique, dont le dessin et les attitudes présentaient tout le maniérisme froid, toute l'absence de sincérité habituels aux artistes de l'époque. C'était, à tout prendre, un décor somptueux, de grand style et du plus riche effet, et, de plus, un exemple rare et curieux pour l'histoire de l'architecture domestique.
Parmi les maisons remarquables du xvii® siècle, il faut encore citer des hôtels datant de Louis XIII, rue Saint-Patrice, 36, rue Gros-Horloge, 113; quai de Paris, nn pavillon de 1607; de curieux plafond s à caissonnements de plâtre, richement peints, d'un effet très décoratif, rue Gros-Horloge 113 et 142, et rue Cauchoise, 47, l'hôtel Bigot, rue du Moulinet, 11, avec sa grande salle de 1650 environ, qui fut la bibliothèque d'Emeric Bigot et que décorent des peintures de l'école de Vouet ; de grands vantaux de portes du temps de Louis XIV, rue Saint- Etienne-des-Tonneliers, 8 et rue Porte-aux-Rats, 34.
Parmi les constructions modernes, signalons l'Hôpital Général du xvii" siècle avec son originale chapelle rectangulaire avec voûte de bois et portiques intérieurs à architraves, plus analogue à une halle qu'à une église.