‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 15 sur 168 · I. Pn'audcau : 2*, p. 3'i(j · texte numérisé non relu

I. Pn'audcau : 2*, p. 3'i(j

Les inconvénients, résultant du port, eussent été beaucoup plus terribles si le creusement du chenal n'avait sauvé la situation. L'approfondissement du lit assurait à la rivière un écoulement considérable; ù Duclair. elle léchait à peine les (juais ; à Caudebec, elle débordait moins que par les grands coups de vent. Pour celte raison, linondation de njio, la troisième en grandeur depuis 1608, n'a pas été pour Rouen une catastrophe semblable aux crues précédentes.

L inondation était à l'état endémique dans la région rouennaise. Saint Romain dut le meilleur de sa renommée au dessèchement d'un marais proche du Malpalu, périodiquement visité par le lleuve. Par la suite, les croyances populaires attribuaient aux reliques du saint la propriété de l'aire rentrer la rivière dans son lit. On ne manquait point de les montrer solennellement à la Seine à chacun de ses débordements. Chaque année ils interrompaient la vie urbaine. Il n'y avait pas d'hiver où les écbevins ne dussent reprendre l'édit de iSq\ qui interdisait de déposer en cette sais<jn les marchandises le long des quais. Les berges extrêmement basses étaient rapidement recouvertes par les eaux. Les navires attendaient chargés en Seine l'ordre de débarquement. Le pont de bateaux attaqué par les débris, les meubles, les barriques, les cadavres de bestiaux était inutilisable, la traversée se faisait en bateaux. Semblablement. c'est par bateaux, ou en charrettes que l'on communiquait dans les parties basses de la ville toujours submergées '.

La Muse normande s'était emparée de cette situation :

Ch'est (|u'à Rouan il y avait tant d'iaux Que no zut dit que cirestait un déluge, Que no n'allait que dedans les bastiaux Pour y trouver (|uel(juc peu de refuge'-.

1. Pôrianx: 23/, p. lo; Taillepied : 34^, p. 76; Champion : 10, II, p. 68; <\e Beaurcpaire : i53, p. 2^5 ; A. mun. dclib. : A', a8 sept. 189^; A. S. I. : C J002, ii6u; D 229; A. Nat. : G^ /jgi, 49^, i4i8.

2. David Korraïul : 22O, III, p. 2i5. Il rnumôrc les endroits envahis par

LA SEINE 3l

Enfin, l'inondation partie, restaient les miasmes et les boues avec leurs conséquences, la suette et le paludisme. Les victimes étaient nombreuses. Chaque année, l'échevinaf^e, l'intendance, le parlement étaient forcés de se préoccuper du sort des populations frappées par les inondations. Leurs délibérations conservées dans les dépôts d'archives nous permettent de tracer les limites du fléau '.

Sur la rive gauche, le confluent de l'Eure et de la Seine formait un lac au-dessus de la garenne de Léry. Les habitants des Damps et de Poses pouvaient alors pêcher sans être obhgés de payer les redevances ordinaires. Le fleuve touchait la grand' route d'Oisselà Rouen par Saint- Etienne-du-Rouvray ; le coche d'eau prenait à travers les prairies pour se rendre à Elbeuf au lieu de suivre la boucle du méandre. La Seine envahissait les jardins de Sotteville, ceux de l'abbaye de Grammont, de l'abbaye des Emmurées, l'emplacement du clos des Gallées. En aval de Rouen, les paroisses de Petit-Quevilly et de Grand-Couronne, écrit 1 intendant de Crosne, se trouvaient inondées pendant les deux tiers de l'année '.

Sur la rive droite, les populations redoutaient d'autant plus la crue, qu elles y étaient plus denses. En amont, depuis l'église de Saint-Adrien jusqu'à celle de Saint-Paul, la route de Pont-de-V Arche était submergée, les jardins maraîchers d Eauplet disparaissaient dans une mare de boue. Le fleuve recouvrait ensuite l'immense marais de la Marèquerie et du Malpalu ; cette masse d'eau remontait jusqu'au Pont-Ofroy, près du lieu appelé le Ruissel. Dans ce mouvement latéral, la Seine refoulait les eaux du

la crue de i65o : Saint-Éloi, Saint-\ inccnl, la Ponlarilaine, la Harangueric, l'Estrade, les Cordcliers, le Crucifix, la rue du Bac, la Vieux-Tour, la rue des Augustins, celle de Notre-Dame, le clos Saint-Marc, la Qucsvre, le Ponchel.

1. Leudel : sfiH, p. 5i et 5'j ; Dcshayes : -jô-'i, p. 2/|3 ; V. S. I.: C loo'i ; A. Nal. : (i" '|()5.

2. Taillepied : 2^2. p. i83 ; Karin : 225, I, p. 78; Chamj)ion : 10, II, p. 70, 95, 91J ; de Hcaurepairc : 05, p. 1^0; B. mun. : ms. n» lioi ; .V. Nat. : Q' i3Hi.

Sa LE SITE DE UOLEN

llobec et noyait les moulins situés sur son cours inférieur (actuellement rue do la Répul)li(jue). Pour éviter les contrecoups de cet accident fréquent, les échevins avaient été' obligés d'acheter les moulins du Hobec supérieur. Plus généralement, les eaux s'arrêtaient à hauteur de la porte Martainville. gagnaient la Ilaule-vieillc Tour, la rue des Cordelicrs, la rue des Charettes, le mcux Palais et venaient se confondre avec les eaux de la rivière de Clères au-dessus du quai actuel du Mont-Riboudet. Ce fut une inondation qui permit aux vaisseaux des Anglais, venus assiéger Rouen, de s'ancrer à Dé ville. En aval, le lleuve montait à 1 mètre au-dessus de la chaussée du Val-de-la-llayc, rejoignait les marais de Boscherville, profitant de chaque échancrurc dans les rives pour s'enfoncer profondément dans les terres. Au ix'' siècle, la chronique de Fontenelle rappoi'le cpie la Seine venait baigner les murs de l'abbaye de Saint-Wandrille, éloignée actuellement de i ooo mètres du rivage '.

Telles étaient les limites des crues les plus communes. D'autres fois, la rivière s'étendait davantage: par exemple en 1658, 17/io, iSyOet 1910. Ces quatre inondations sont les plus importantes dans tout le bassin de la Seine".

Ija plus forte, celle de 1608, monta à Rouen jusqu'à l'altitude de 7'",6/|, soit 11'", 92 au-dessus du zéro des cartes marines. D'après la tradition et les marques restées sur les bâtiments publics, elle atteignit 8'". 10 au presbytère de Cléon et ()"',i8 au hameau de Quennefort, commune du Val de la Haye. A Rouen même, d après une marque laissée longtemps sur l'ancienne église des Augustins (aujourd'hui la manutention militaire) par l'inondation de i^/io inférieure de o"',/|3, le niveau de la grande crue de i658 aurait été, dans cette partie de la ville, de 2'",o3 au-dessus du sol des rues. Tout le cjuartier entre l'église des Augustins, le Pont-du-Ponccau, la place

I. Taillepied : 2^2, p. i83 ; Champion: lo, II, p. 70; Périaux : a38, p. io4, aai, 2a3, 280, 3oi, 871, 897, /i85 ; Tougard: .?//, p. ^09. 3. De Parcioux : 57. p. Ix'oo.

Lkvai.wili.e — floue».

l'i ANCIl! II.

A. — LE MÉANDRE DES MOILINEAL'X Les prairios sont inondres piosquo tous los liivcrs.

/.'. — I.INONUATION DE JANVIEIt 1910 Viip prise de la rote de Bonsecours.

^^aIiainville et la fontaine de Lisieux était submergé. A Sainl-Sever, une grande partie des maisons d'Emendreville furent détruites parles vagues qui arrivaient jusqu'à l'église ; 5oo habitants se réfugièrent au prieuré de Bonne- Nouvelle, l'eau monta jusqu'à l'hôtel de l'abbaye de Grammont '.

L'inondation de i()io, la troisième en grandeur, eut des effets beaucoup moins désastreux. Ses limites sont assez bien marquées ; sur la rive gauche, par la ligne du chemin de fer, le quai Ca^elier-de-la-Sallc et la route de Caen ; sur la rive droite, par la route de Pont-de-l'Arche, les quais, le pont de la route de Duclair sur la rivière de Clères, la route du Val-de-la-IIaye. La laigeur du lit variait de I 600 à I 700 mètres entre Oissel et Tourville, de I 3oo à I /joo mètres entre le Val-de-la-Haye et le moulin de Milthuit.

Les prairies furent inondées le 2 4 janvier, 5 jours seulement avant le maximum. Deux jours après, des cultivateurs dAnneville, de Barnouville, de Bcrville durent abandonner leurs fermes envahies et conduire leurs bestiaux en des endroits plus secs.

Dans le port, la navigation fluviale cessa le 2.") ; la rivière atteignit g'", 1 2 ; les péniches ne trouvaient plus au-dessous de l'arche du pont Corneille les 3™, 20 qui soni nécessaires à leur passage. La navigation maritime fut également arrêtée; dès le 3 février, 26 navires attendaient au mouillage en aval de Rouen le moment de rentrer au port.

En ville, deux jours avant le maximum, l'eau avait envahi quel([ues quartiers, principalement à Saint Sever le tissage delà Forme, la cour du Vert-Buisson, les prairies

I. Los cotes do l'inondation de iO.'jS et de l'inondation do 17/10, qui /•laient inscrites autrefois sur les murs do la caserne d'infant<Tie, furent rapporti'cs plus tard, qunnd ce bâtiment fut démoli, sur le pont lioïcldieu. côté Saint-ïîevcr, pile droite. V. I-'ariti : 22'), p. 1O7 à i(3<): Tougard : 3ii. p. 7g, 33o, 33t) ; l'rissard : 12^. p. 36 ; Pi'riaux : 2:iS. p. '|t)^, '17S ; A. Nat. : F»H'i» G7''ii.

LiiVAiN VILLE, — licjuen. 3

de Grammonl ; d'autre part, sur la rive droite, tous les débouchés du quai Gaslon-lîoulel étaient submergés. f*uis. refluant par les égouts, le fleuve se déversa dans les parties basses du quartier Martainville : rue Fonteiiay, rue du Rempart, rue Saint-Eustache, place Saint-Marc, place Marlaiiiville. Le débordement de TAubetle contribua à l'inondation. Dans ces quartiers, il se trouva même que l'inondation augmenta pendant la baisse de la Seine, les infdtralions élargissant petit à petit les innombrables canaux qu'elles avaient creusés et devenant plusahondanles. Avec la décrue, tout rentra rapidement dans Tordre. Si le transit avait été retardé, jamais la vie urbaine n'avait été interrompue. Les communications entre les deux rives étaient demeurées constantes, la circulation dans les rues ne s'était pas ralentie. On n'avait eu à déplorer aucune perte de matériel, aucun accident humain. La Seineaccssé d'être, pour les Rouennais, l'objet d'épouvante qu'elleétait au cours des siècles précédents. En approfondissant le lit du fleuve, les ingénieurs ont diminué l'intensité de ses ravages.

Un lit dont la largeur et la profondeur seraient essentiellement variables, s'ils n'étaient fixés par le travail des ingénieurs, une pente peu accentuée, une vitesse lente, un régime modifié par la mer, des inondations fréquentes, vives à s'étendre comme à disparaître, telles sont les caractéristiques de la Seine à Rouen. Ce sont celles d'un fleuve entré dans la vieillesse. D'autres fleuves français, également près de la mer et de vastes agglomérations, sont aussi arrivés à cette époque de leur existence. Cependant leur prospérité n\ pas été durable. Quand on traverse les villes qui bordent la Loire, on a l'impression que les quais sont déserts, la circulation éteinte, l'appareil commerçant et industriel trop grand pour les besoins actuels. On a la notion très insistante d'un passé qui fut important, qui a laissé des traces évidentes de grandeur, mais d'un présent languissant. Sur la Seine le tableau est tout autre. A

quelque ville qu'il s'arrcle, mais surtout à Rouen, le visiteur est (le suite frappé par les marques nombreuses dune civilisation dont les progrès n'ont jamais cessé. Les monuments ont enregistré celte fortune dont le meilleur élément fut le fleuve, mais un fleuve toujours vivant. Si la Seine hydrograpliiquemenl est un vieux fleuve, elle a été constamment rajeunie par le travail acharné de ses riverains. Au premier chapitre de notre étude nous trouvons une des quahtés de la population rouennaise : un elTort persistant à modifier, au mieux de ses besoins, les conditions physiques du sol.

CHAPITUE II LKM PLACEMENT DE ROUEN

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