‹ Rouen; étude d'une agglomération urbaineChapitre 53 sur 168 · I. — Commerce maritime · texte numérisé non relu

I. — Commerce maritime

La valeur de la Seine, comme voie des transactions, futd'abord surpassée par celle de laLoireetde la Garonne. L'influence commerciale de Rouen était nulle sous les Romains, César n'en parle point. Le trafic avec la Grande- Bretagne passait par Boulogne plutôt que par Lillcbonne. Cependant les avantages de la situation géographique de Rouen ne tardèrent point à attirer les chalands. De bonne heure, les marchands de Rouen trouvèrent chez les Anglo- Saxons qui produisaient peu et importaient beaucoup un de leurs principaux débouchés. Un règlement de 979 promulgué par le roi Ethelred II exempte d'impôts les Rouennais qui apportaient à Londres les vins de France et certaines espèces de gros poissons. La victoire d'Hastings décida définitivement leur fortune. En leur concédant, au xii'' siècle, le monopole des transactions avec l'Irlande et la propriété du port de Dungatc. Henry Plantagenet consacrait une situation acquise. Plus tard, la Hanse de Londres comptait bon nombre de Normands de C^aen et de Rouen parmi ses sociétaires. Ils furent les an-

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cêtres de ces marchands aventuriers qui fondèrent au xv^ siècle la puissance maritime de la drandc-Bretagne. Dès le xii'' siècle, Rouen est devenu l'entrepôt général des marchandises pour les populations de l'Europe septentrionale. (( La Seine, fleuve immense, écrit Guillaume de Jumièges, amène à Rouen les productions commerciales d'un grand nombre de contrées » ; et de son coté Orderic \ idal relatait : « on vient de toutes parts à son port ». Par Rouen, l'Angleterre recevait les vins de France, les poissons de la Baltique, les fruits du Portugal. Par Rouen, la Hollande importait les fourrures d'Irlande, les cuirs d Angleterre, les métaux d Espagne et les vins de France. Les vins étaient certainement 1 article principal du commerce maritime. A quelque document que l'on se réfère, on les y trouve en bonne place. Ils furent une des causes de la guerre de 1292 entre Edouard I" et Philippe le Bel. 60 navires anglais attaquèrent sur les côtes de Bretagne 200 vaisseaux normands qui revenaient au port de Rouen, chargés de vins de Gascogne'.

La découverte du Nouveau Monde stimula encore l'activité des négociants rouennais. Ils furent parmi les premiers à tirer parti des grandes découvertes. Ils s'eflbrcèrent comme Venise et Gênes, comme plus tard Amsterdam et Lisbonne de fonder ce qu'on appelait alors des colonies ; c était en réalité des comptoirs de commerce maritime, semblables aux filiales que les grandes entreprises essaiment aujourd'hui sur tous les continents. Rouen multiplia ces dépôts. Ses navires partaient tous les ans en novembre-décembre pour la grosse aventure. Ils en revenaient en février-mars chargés de nouvelles denrées dont la plus faible partie restait en France, mais dont la plus grande était réexpédiée à l'étranger. Terre-Neuve fournissait la

I. Pasquet: Le dévcioppcini-nt de Lorirlres, V. de G., VII, 1897, p. 346, 34"; Briiidcaii: ri.'i, p. 12; Le (^orbeliier : i(j8, p. 6, 12, i3, 19; de Beaurepaire: l'i.'i, p. 16, 17; de Frévillc: /0.3, I, p. 192, 292; Chéruel : 222, I, p. 215,817; Knlart: //, p, 7; Lavisse : ouv. cité, II, deux, partie, p, 97; B. mun. : ms. n" aig^.

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morue ; le Canada les pelleteries, les peaux de castor pour les chapeaux; les Iles le sucre, le cacao; le Brésil et la Guyane envoyaient les bois de teinture, l'indigo, les cuirs, les écailles ; la Guinée et la Côte d'Afrique chargeaient la traite, les huiles pour fouler et surtout les épiées. Rouen posséda longtemps le privilège de ce commerce avec les anciens ports du Ponant : Nantes, la Uochelle et Bordeaux. Mais, en iôAq, Henri II lui accorda le monopole des importations en France, des épiées et des drogues par la côte océane. Le privilège royal énumérait 218 articles'.

Le développement du commerce maritime fut aussi étonnant dans la dernière moitié du xvi" siècle que celui du commerce régional dans la première moitié du xix*. La ville de Rouen a été depuis et même bien avant l'essai de Roberval le centre commun où se traitèrent les intérêts du Canada. Elle était le grand comptoir où les armateurs français et étrangers venaient s'approvisionner de vivres, de munitions de guerre et de marchandises pour aller trafiquer aux Indes. Ses négociants commerçaient avec le Nord de l'Europe. Dans « le guidon des marchands qui mettent à la mer », la Norvège, la Moscovie, la Narve, sont citées parmi les pays qui, entre 1565 et i583, étaient en relation avec Rouen. Enfin le haut négoce servait de courtier entre l'Europe septentrionale et le bassin de la Méditerranée. Il expédiait en Espagne, en Portugal et en Italie les plumes à écrire d'Angleterre, le fer-blanc, les lunettes, les dagues, les miroirs, les chandeliers d'étain d'Allemagne, les dentelles, les serges, les rubans de Hollande. Comme entrepôt mondial, Rouen joue un rôle considérable. Un ambassadeur vénitien visitant la ville èi l'époque de la Renaissance, la classait parmi les cinq premières de France, avec Paris. Lyon. Bordeaux et Toulouse, avant Lille et Marseille. Consciente de sa puissance, pour la première et la dernière fois de son existence, elle refuse

I. Le Parquier: /.ï.'/. p. d; Héduit: il}j, p. 189, i()4; Lavisse: ouv. ciU', V, proin. pariio, p. 277 ; VIII, deux, partie, p. aôO, iOS.

les droits protecteurs offerts par le pouvoir central. Elle craint les représailles des Hollandais et des Portugais qui pourraient l'empêcher de commercer avec la Flandre, le Portugal, le Brésil et la Côle-d'Or. La maîtrise de la mer se dispute entre Amsterdam et Rouen ; l'heure de Londres n a pas encore sonné'.

Elle devait venir bientôt. Mac-Ivinder a très bien montré comment la Grande-Bretagne, située à l'une des extrémités du monde antique, s'est trouvée par la découverte et le peuplement de l'Amérique au centre du monde moderne ^ Par le fait même des choses, elle ne devait pas tarder à se créer une marine nationale, à prendre ce rôle de courtier maritime si longtemps abandonné aux pavillons étrangers. Pour assurer des chargements à ses propres bâtiments, le droit de fret pour les ports anglais fut élevé aux débuts de la guerre de Succession de 5o sous à 3 livres lo sous par tonneau, et les vins français durent payer 800 livres françaises par tonneau de /i muids^. Le commerce anglais prit 1 habitude d'acheter directement ses vins, ses vinaigres et ses fruits en Portugal, en Espagne et en Italie. Sans doute le commerce maritime de Houen avait remplacé cette clientèle par celle des villes hanséatiques, de l'Allemagne du Nord et de la Moscovie. Mais son rôle d'entrepositaire de l'Europe septentrionale menaçait de passer au second plan. Malgré son monopole (lu commerce avec les colonies il trouvait une active concurrence dans la marine hollandaise pour les épices et le café et dans le jeune port du Havre pour les marchandises lourdes. Il conservait une certaine prépondérance pour les belles laines qu il lirait de la péninsule ibérique et re-

I. De Beaurepaire : iH-j. p. ^Sg, et i54, p. 4io; Le Parqiiier: /./.y, p. 4; llriliiit: iGj, p, 189; Le Corbellier: 1O8. p. Oo, 76; de Frévillc : iC'i, L p. 'in, II, p. 437; Thieury: iy2, p. 8, /j3, 46, 64; Enlart: j/, p 10; de Routiers: /^.T. p XXV ; Delavaud: /J7, p. 38, 62 ; Gosselin : /tf5, p. 18, 19,41; A. ratin. délib , A" A'*.

t. Mac Kinder: Britain. and tlie British scas, Londres, 1904, p. i. i3.

3. De Beaurepaire : i.'j.'i, p. 74 ; V. S. L : B Bonne nouvelle, p, 48."^, '181.

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vendait en partie en Angleterre, en Hollande et dans le pays de Liège. Plus tard, le marché des colons en laine provenant de nos Antilles eut une certaine importance quand les traités de Galonné ouvrirent les places françaises aux filateurs anglais'.

La déchéance fut cependant rapide. Les guerres du premier Empire marquent la fin du commerce maritime. La maîtrise de la mer passa définitivement aux mains des Anglais. Ils devinrent rapidement les courtiers maritimes entre le bassin de la Méditerranée et l'Europe septentrionale. La paix revenue, Rouen ne put rendre à ses entrepôts leur ancienne importance. Les longs-courriers trouvaient en Seine des profondeurs d'eau insuffisantes pour leur calaison. Dès la fin du xviii" siècle, le café et le coton s'étaient attachés au Havre. Ils y restèrent après l'établissement de la voie ferrée, favorables aux transports rapides, indifférents aux fortes taxes de circulation. Actuellement le rôle maritime du port de Rouen est insignifiant. En 1908, 760 tonnes de vins, i 600 tonnes de pétroles raffinés et I 000 tonnes de bois de construction ont été réexpédiées par mer sans pénétrer à l'intérieur. Entrepôt jadis, Rouen est maintenant situé entre deux entrepôts : Le Havre et Paris. Les installations de ses bassins ont été conçues au mieux des besoins du commerce de transit et non du commerce maritime. Ses docks et magasins paraissent infiniment petits quand on les compare aux aménagements semblables de Londres et même du Havre ^ D'autres branches commerciales devaient continuer et augmenter la fortune de Rouen.

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