II. GOÎVIMERCE DE LA REGION ROUENNAISE
A l'origine des relations commerciales, le mauvais état
1. A. Ch. C, : II, XXIII, XXXI; Schmidt et Gcrbaux: ouv. cit6,p. 617; A. S. I. : C 118, ifif), L. 2120.
2. Flachat : lai, II, p. 82; de Rousiers : /.^.T, p. aS ; Sekulowicz : i/flt, p. 56 ; Duponl : iTir,, p. /,67 ; Aiinu. : iSali ; G. R. Ch. G. : 1908, Tab. i3.
des communications a rétréci considérablement l'étenduedes marchés locaux. C'était une règle de tout produire et de tout consommer sur place. Dans la majorité des villes, la boutique confine à Touvroir. Cependant la situation géographique de Rouen, l'importance maritime de la place lui donnèrent des facilités de circulation inconnues à d'autres agglomérations. De bonne heure, l'activité des corps de métiers s'est étendue en dehors des limites du mur d'enceinte, de la banlieue et même du plat pays. Il semble qu'au début, la manufacture travaillât et négociât dans les conditions actuelles des porls francs.
La place recevait les matières premières des pays étrangers, les façonnait et les réexpédiait sur d'autres marchés. Ainsi le fer d'Espagne, le plomb ctl'étain d'Irlande, transformés en épingles, en clous, en quincaillerie dans les fabriques de Basse et de Haute-Normandie alimentaient ensuite l'Espagne, le Portugal et les porls de la mer du Nord'. Semblablement, les cuirs en vert venus au xiii* siècle de Bayonne, au xvi% d'Espagne, des Indes et du Pérou repartaient pour l'Espagne et le Portugal après avoir été tannés pour la reliure et le maroquinerie, chamoisés pour la culotte et la doublure. Mais dès le xviii" siècle, ces articles ont peine à lutter contre la concurrence étrangère, abondamment fournie de m ai n-d 'oeuvre française à la suite de l'Edit de Nantes. Ce sont au contraire les matières premières de la région que la place de Rouen expédie à l'étranger. Elle exporte en Angleterre et en Hollande les terres de Belbeuf et de Saint-Aubin, les argiles granitiques propres au raffinage du sucre ou à la confection delà poterie grossière, et les chardons de Léry quand la récolle a été bonne. Plus tard, au xviii" siècle, à l'apogée de sa gloire, la faïence de Rouen fut également un article d'exportation. L'Angleterre et les villes hanséa tiques la rece-
I. De Beauropaire : if<2. p. !\j.i ; A. S. I. : Tabollioiinagc. i3Gt. Rcg. X, f» l56 ; 1.36.5, leg. a, f" i8i.
vaient par le Havre; la Hussic et le Portugal directement par lloiien'.
Les denrées alimentaires, au moins jusqu'au wii* siècle, ont été des chargements plus importants pour le commerce spécial. Au \ii' siècle, les grains du Ncuhourg et du Vexin s'embarquaient à Rouen pour Bayonne et Londres. Ces ports retournaient des bœufs et des porcs. Au xiv" siècle, les blés, les cidres, les cervoiscs furent expédiés en Hollande, en Zélande et jusqu'en Portugal et à Gênes. Momentanément interrompues pendant les années de misère du xv'" siècle, ces transactions reprirent quelfpjo temps au xvi"'. Plus tard, les années déficitaires firent prohiber l'exportation du froment. Le plus généralement Rouen était importateur. Le froment provenait d'Espagne, de Naples, de Gênes, d'Angleterre, de Pologne et môme des Etats-Unis. Les grains débarqués au Havre arrivaient à quai sur des allèges. Au xviii* siècle, à part la période de 1762 à 1767, Rouen n'exporta plus de blés. Mais le plus souvent la liberté de circulation était assurée aux menus grains, grenailles, fèves et légumes secs dont la Scandinavie, la Hollande et l'Angleterre étaient toujours dépourvues'.
Le commerce des blés était intermittent ; il était fonction de la récolte nationale. Le commerce des cuirs, de la quincaillerie, de la chapellerie constituait un fret d appoint. Le trafic propre à la région rôuennaise eût été de médiocre valeur pour la fortune de la cité, si celle-ci n avait eu à toutes les époques de son existence la spécialité des textiles.
1. IWhcy: iÔ3. p. 281 ; A. Ch. C. : XXIII; A. S. I. : C 2120; A. Nal. : F'-^ 64^ ; l'''' 5Go.
2. Lavisse : ouv. cite, IV, p. 21 ; de Fréville : iG.'i. I. p. 119, 29a, 3oo, 357; Cliéruel : 222. I, p. 3i7; Frère: 122. p. 38; Thioury : ij2, p. 5o ; Le Parquier : i.'i'i, p. 9; Sion : .'iio, p. 1^5
3. De Hoislisle : Correspondance des Contrôleurs généraux des finances avec les Intendants des provinces, 3 vol., Paris, iH-j'i, 1893, n° ilâO; d'Ave-
Dès le xiif, Rouen fait partie des 17 villes ayant adhéré aux statuts des foires de Champagne ; elle est également comprise dans la hanse de Londres. Par contre, ses relations n'ont pas encore avec lEspagne et le Portugal l'ampleur qu elles acquirent au xiv*. L'Espagne n'est presque pas nommée dans le coutumier de la Vicomte. Plus tard, les Flamands rencontrés sur les marchés de Londres et aux foires du Lendit renseignèrent les marchands normands sur la provenance des helles laines du mérinos. L'Aragon et la Castille produisaient les sortes les plus renommées. A enaient ensuite les suints de Portugal, ceux d'Angleterre et des pays du Xord (Suède. Hollande, Flandre et Lorraine), enfin les toisons de France dans cet ordre : Roussillon, Languedoc, Berry, Normandie, Champagne. Au xv* siècle, les quais de Rouen recevaient toutes ces sortes, mais principalement les qualités plus fines de la péninsule ibérique'.
Les draps étaient le principal objet de l'exportation. La Seine leur ouvrait un vaste marché dans les pays d'amont. Dès le xii" siècle, les Rouennais ont une halle à Troyes ; ils y payent une taxe au profit de Saint-Etienne. A Provins, ils louent pour 6 ans la maison de l'Ile, uniquement consacrée à la vente des draps. Plus au sud leurs étoffes parvenaient jusqu'à Marseille, plus à l'ouest jusqu'en Bretagne. Les draps du sceau de Rouen confectionnés avec les toisons du mérinos surpassaient les produits des autres villes drapantes. Au xv" siècle, la farce de l'avocat Patelin fait mention de cette supériorité :
Patf.lin Çmnnianl le dropy Cestuy cy est-il taint en laine?
Il est fort comme un cordouen (cuir de Cordoue).
ne) : ouv. cité, p. 217 ; Sion : .'iio. p. 233 ; 15. mun. : ms. V 2^3 ; A. Cli. C. : \XIFI ; A. S. I. : C. io3 à lof) ; A. Nat. : G' ^92, ii()6.
I. Howrquelot : Etudes sur les foires de Champagne. Mém. présentés à l'\cadémio dos Inscriptions et Belles-Lettres, -i" série, V, i865, p. i37, 210; Le l'arquier : i.'f.'i. p. 7 ; Farin : 23.'). p. 281 ; Thieurv : i/2. p. i3, 39, 67 ; A. mun. délib. : A'.
1 5/j l'activité de uouen
I^K DKAIMKR.
C'est un très-bon drap de Houcii Je vous le promets et bien drappé.
Hors du ro\aume, les marchands possèdent en Angleterre une clientèle importante, en Espagne et Portugal un monopole presque exclusif. Les Castillans et les Aragonais aflluèrenl à Uouen ; ils recevaient la laine en ballot et réexpédiaient les tissus à destination de T Aragon, de la Castille, du Portugal et de la Majorque. Un quartier de la ville, proche la Seine, portait leur nom ; aujourd'hui encore les portugaises et les douros sont nombreux dans les cachettes qui remontent au xvi* siècle. Leur fortune était très jalousée des négociants rouennais. Ceuxci représentent au roi que non contents d'interdire aux armateurs français le Pérou, le Brésil, Neuve-Espagne où ils se disent maîtres, les Espagnols ont de fait interdit le trafic avec leur propre pays, « les quercadors et marchands d'Espagne ayant à Rouen leurs commis qui achètent aux halles de la ville et aux autres endroits les toiles écrues au même taux et avec semblable liberté que les bourgeois et habitants de Rouen ». Dans la suite cet ostracisme s'étendit aux Anglais. En i63o, une cargaison de I millier de livres de draps anglais arrive à Rouen, les drapiers de Rouen et de Darnétal s'assemblent aussitôt : les uns vont protester au parlement, les autres se rendent au port, envahissent les navires, brûlent les balles déchargées et jettent les autres à 1 eau '.
Plus tard, quand la draperie quitte la ville pour s'installer à Dainétal et à Elbeuf, Rouen demeure encore la place qui concentre les laines de Picardie pour les draps communs, les laines d Espagne pour les draps fins. En 1780, dans son enquête, rintendant Thiioux de Crosne
I. GosscHn : i(j5, p. 85, io8, iia, ii4, ii5; de Fréville : /ô'.ï, I, p. loa, 120, 3oo, 357 ; Sion : Jf/o. p. i6i;Thieury: /ja. p 67 ; Le Parquicr : i35, p. 7, 9; Bourqiiclot : ouv. cilé, p. 122, a/Jg ; Levasseur : 3q3. I, j>. a86 ; Ouin-Lacroi\ : 2oti, p. io3; A. mun. dclib. : A'.
remarque que les laines de qualité inférieure provenant de Caslille et d'Aragon sont accaparées par les étrangers, mais que les plus belles sortes sont achetées par les marchands rouennais. En temps de guerre maritime, ils les transportent j^ar la voie de terre ; souvent même, pour être surs de n'en point manquer, les drapiers normands n'hésitaient pas à payer des avances avant la tonte. Année commune, la consommation de la région rouennaise élait de 200000 livres pesanl, dont moitié provenant d'Espagne. Semblablement, le commerce des draps conservait sa prépondérance pour la beauté des tissus. Si le Languedoc lui avait ravi définitivement les marchés des Echelles du Levant, si la Hollande, l'Angleterre assuraient toule la fourniture de leurs nationaux et expédiaient leurs sortes communes sur les places de l'Europe septentrionale et de la Péninsule ibérique, les beaux draps de Rouen étaient toujours demandés en Espagne et en Portugal et même parfois dans les capitales plus voisines. Tout le Nord de la France jusqu'à la Loire, tout l'Est jusqu'à la Meuse faisaient partie de l'Iiinterland commercial de Rouen. Malgré la création des industries étrangères et bien qu'elle eût besoin d'être protégée, la vieille fabrique de la région rouennaise gardait son antique valeur. Le mouton méritait toujours d'avoir sa place dans les armes de la cité'.
L'activité des transactions en laines et en draps favorisa singulièrement le commerce des lins, des chanvres et de leurs tissus. La région rouennaise ne produisait pas immédiatement ces fibres, mais celles du Caux étaient renommées et elle importait de forts chargements des villes hanséatiques, de Moscovie et de Naples^ Par ailleurs, le négoce rouennais concentrait dans ses halles les toiles du Lieuvin, du Roumois, de Louviers et d'Evreux ; il les
I. A. Young : :i20, I, p. 809; Thieury : lyj, p. 23; A. S. I. : G l56, 167 ; L. 2/lo2 ; A. Nal. : F'2 644- Q. A. Ch. G. : XIII ; A. S. I. : L a^oa ; A. Nal, : l""'» 50o ; F'-: i^a^.
l56 l'activité de ROUEN
embarquait pour Cadix qui les distribuait eu Espagne, en Portugal, en Amérique. Les toiles, disaient les échevins de Rouen, sont les vraies mines d'or et d'argent de ce royaume, parce qu'elles ne s'enlèvent que pour être transportées au pays d'oii l'on apporte l'or et l'argent. Lors de la réfection des quais au xmi" siècle, 32 toises dapponlements leur furent spécialement réservées. En i633 un seul courtier espagnol déclarait expédier 109300 aunes de toile blancbe de Houen sur San-Lucar. Les Indes en recevaient annuellement pour plus d'un million. Quand la Coinpagnie des Indes eut acquis le privilège de fermer son marché à toute exportation nationale, la fabrique normande conserva cependant la clientèle de Saint- Domingue et de la Martinique'.
Néanmoins, tous les efforts des drapiers et des toiliers normands pour garder leur prépondérance ne réussissaient qu'en partie. Au xvni'' siècle, le commerce spécial de la région rouennaise eût accusé un recul sensible si un autre textile n'avait comblé les déficits de la toile et des draps.
Le coton est arrivé assez tard sur les quais de Rouen. Il parvint à Rouen, Honfleur et Harileur au xiv* siècle sous la formé de filés provenant d Italie, d'Espagne et de Portugal. Il était utilisé pour les mèches à chandelle, les gants et les bonnets. Au xvi* siècle, il entre dans la fabrication des futaines (trame de coton avec chaîne de fil et de soie). Dès lors il débarque en petite quantité sur les quais de la Seine. Les archives municipales noient en i5/ii des importations de i5 balles et demie provenant d'Espagne et 12 balles reçues d'Angleterre. En 1673, un navire apportanf à Rouen du coton du Portugal fut pris par les pirates. Le tarif de la carue de 1 067 taxe à
I. De Beaurepaire : jfi2. p. 4i9; I-c Corb( Hier : l'IS. p. 93; Wallon: //tf, p. 87, 38; Hcduit: jdj, p. 19^; Levasseur : i>oJ, II, p. 3l6. 017; ■Gosselin: KJJ, p. 108; .\. Nat. : F'" 5Go ; l-"'- 64^, i^o3; G' Igi.
3 deniers la manutention de la balle de coton. Un arrêt de Colbert au xvii'' siècle fixe le droit d'entrée à 3 livres le cent pesant pour le coton en laine ou sur graine et à lo livres pour les cotons filés quand ils entrent par Rouen ou quand ils ont été entreposés en Espagne et en Portugal. Les droits sont levés si Timportation a lieu par Marseille. Le détail des marchandises annexé à l'arrêt nous apprend que ce textile provenait alors presque exclusivement d'Acre, de Chypre et de Smyrne'.
Néanmoins il semble que les premiers filés de la région rouennaise aient été obtenus en utilisant les produits des colonies françaises. Elles gardèrent le privilège d'alimenter les métiers normands jusque vers le milieu du xvni*. A ce moment, la substitution des plantations de caféiers à la culture de la malvacéc. les guerres maritimes avec l'Angleterre obligèrent les lilateurs à s'approvisionner dans le Levant. Mais la fibre, trop courte et trop roche, fut vite abandonnée ; dès lors la Louisiane fournit presque entièrement la fabrique rouennaise".